• Mardi 22 avril (Suite)

     

     

       Cinq individus se déployèrent en silence à l'arrière du Range Rover. Ils étaient lourdement armés et tous vêtus de treillis sales qui leur conféraient une allure paramilitaire ce qui était vraisemblablement le but recherché. Deux d'entre eux se détachèrent et se portèrent à la hauteur de Coralie qui ne bougeait plus. L'un des deux était une jeune femme blonde d'une trentaine d'années qui avait approximativement enfoui ses longs cheveux sous une vague casquette de laquelle la pluie qui redoublait coulait en petites rigoles. De sa main gantée de noir, elle tapota la vitre de Coralie que la jeune femme ouvrit à moitié après avoir jeté un regard peu rassuré vers Larcher.

    - On peut savoir ce qui se passe ? jeta-t-elle d'une voix qui se voulait tranquille.

    - Vous allez où, étrangers ? demanda la blonde. Elle regardait Coralie en plissant ses paupières d'un air méfiant.

    - Heu, on va à Orléans mais de quoi s'agit-t-il ? Et qu'est-ce que c'est que ce truc, là ? répondit Coralie en désignant du doigt les pendus.

    La blonde ne répondit pas et, s'aidant du marche-pied, elle se hissa pour inspecter l'intérieur de leur véhicule. Elle avait un air méchant comme si ce qu'elle voyait ne lui plaisait pas, comme si cet examen de routine ne pourrait en aucun cas la faire revenir sur l'idée qu'elle s'était faite des intrus. Larcher serrait d'une main moite la crosse de son fusil à pompe dissimulé sous ses cartes routières.

    - Et lui, c'est qui ? reprit la femme.

    - C'est mon mari mais est-ce que je pourrais savoir...

    - Vous êtes ici sur le territoire de la Commune Libre de Bellegarde, coupa la blonde en sautant d'un bond sur la chaussée.      Elle fit un pas en arrière et se campa sur la route, jambes écartées et les deux mains sur les hanches. Son compagnon avait contourné la voiture et était venu se poster près de la portière de Larcher qu'il se mit à observer d'un air totalement inexpressif. Après quelques secondes d'un silence pesant, la blonde reprit la parole en hochant faiblement la tête.

    - On n'aime pas beaucoup les étrangers par ici, observa-t-elle. On les aime même pas du tout. Elle tourna un court instant la tête vers le gibet avant de poursuivre. Et quant à ceux-là, c'est le sort qu'on réserve aux voleurs.

    - Hein ? Mais les chiens...

    - A tous les voleurs. A tous ceux qui violent nos lois. Hommes ou bêtes. Bon, est-ce que vous avez l'autorisation du Prévôt pour passer par ici ? Non, pas d'autorisation ?

    Les trois hommes qui étaient restés en retrait se rapprochèrent du 4X4. Larcher entendit les claquements des culasses qu'on armait.

    - Bon, dans ce cas, vous arrêtez votre moteur et vous descendez du véhicule. Tout de suite.

    Coralie se rendit compte que la conversation prenait un tour extrêmement déplaisant et que leur situation allait devenir très vite des plus périlleuses. Sans quitter la blonde des yeux, elle passa une vitesse et écrasa la pédale d'accélération. Surprise, la femme fit un bond en arrière. Au même moment, Larcher qui était resté extraordinairement concentré sur tout ce qui les entourait, ouvrit brutalement sa portière qui, dans la brusque embardée de la voiture, heurta violemment l'homme se trouvant près d'elle. Celui-ci fut projeté dans le fossé, vidant dans un dernier réflexe son arme vers le ciel. Coralie accéléra en direction de l'entrée du village et au dernier moment obliqua brutalement sur sa droite, dans une petite voie pierreuse et défoncée qui se terminait visiblement dans les champs. Larcher, par la portière demi-ouverte déchargea son fusil vers l'arrière. Il n'avait visé personne en particulier mais il eut la surprise de voir la tête d'un des hommes qui s'était lancé à leur poursuite en tiraillant au hasard littéralement exploser sous l'impact de sa balle, éparpillant des débris de crâne et de cervelle sur ses compagnons qui hurlèrent de rage. Au brusque virage de la voiture, il faillit en être éjecté et ne dut son salut qu'à l'accoudoir de sa portière auquel il se raccrocha par miracle. Il n'avait pas lâché son fusil.

    Au bout du chemin se tenait un pré dans lequel, malgré la pluie, du linge séchait. Sans hésiter, Coralie passa en position tous terrains et lança la voiture à pleine vitesse sur la terre détrempée. Derrière eux, la confusion était à son comble. Ils pouvaient entendre des hurlements, des détonations mais ils étaient déjà presque hors de portée. Les secousses étaient peu intenses car la jeune femme, comme si elle n'avait fait que cela toute sa vie, conduisait le 4X4 de main de maître, négociant calmement les difficultés du sol. Elle retrouva une route au bout de quelques centaines de mètres et, une fois sur le dur, emballa son moteur.

    - Ca va, ça va, tu peux lever le pied maintenant. On est loin, cria Larcher.

    Ils s'arrêtèrent trois kilomètres plus loin. Coralie coupa le contact et se coucha sur le volant, épuisée. Elle tremblait de tous ses membres. Larcher, lui aussi, sentait tout le poids de sa frayeur rétrospective. Essoufflé d'avoir si longtemps retenu sa respiration, il s'exprimait par a-coups.

    - Merde. Putain, je... les avais pas vus venir... ces cons ! Ca nous apprendra à faire attention. En tous cas, chapeau ! Fallait du culot pour démarrer comme ça !

    - C'était la trouille, tu veux dire. S'ils nous avaient fait descendre, on était foutus.

    - Je te crois. Quand même, tu nous as sans doute sauvé la vie. Certainement même. T'as vu ces connards avec leur ville libre de je ne sais pas quoi ! C'est le règne des petits chefs à présent, des califats, des milices autoproclamées ! Heureusement, ceux-là avaient pas de voitures prêtes à nous intercepter mais faudrait pas que… Non, c’est pas possible qu’il y ait ça partout !

    Il réalisa tout à coup qu'en raison de leur début de voyage plutôt plus facile que prévu, leur vigilance s'était relâchée, qu'ils s'étaient rassurés sans raison au point d'en être négligents. Leçon sans frais mais il leur fallait se reprendre, c'était indéniablement la condition primordiale de leur survie. Pour rejoindre les environs d'Orléans, ils s'astreignirent à faire un large détour afin d'éviter le village des miliciens qui devaient battre la campagne à leur recherche. Il leur en coûta plus de deux heures mais cela ne leur pesa pas.

      

     

    Peu après leur entrée sur l'autoroute quelques kilomètres après Orléans, Larcher avait tiqué. Une dizaine de voitures vides étaient immobilisées au devant d'eux et il dût une nouvelle fois slalomer. Mais l'accident réel se situait de l'autre côté où la retenue s'étalait sur plusieurs kilomètres. Il se félicita de leur chance car il aurait été très contrarié de devoir quitter si vite la voie rapide. Non pas tant en raison du temps perdu que cela signifiait que du sur-place, de la stagnation qu’ils auraient eu l'impression de vivre. Ils avaient besoin d'une avancée rapide et d'un seul tenant pour se rassurer psychologiquement. Larcher avait fait le plein du véhicule lors du départ et, puisqu’il avait pris la précaution de remplir des jerrycans d’essence bien fixés à l’arrière de la voiture, il ne pensait pas avoir besoin de revenir à une station à essence avant leur arrivée à destination. Il se demandait combien de temps ils pourraient encore pomper ainsi du carburant avant que ne s’installe une pénurie qui les renverraient tous à l’ère préindustrielle : c’était exactement le genre de réflexions qui pouvaient démolir le moral du plus optimiste et, haussant mentalement les épaules, il décida plutôt de se concentrer sur sa conduite. Ils roulèrent sans problèmes particuliers durant les soixante kilomètres suivants, comme dans les temps anciens, un jour de semaine. Les épaves étaient peu nombreuses quoique souvent abandonnées n'importe comment mais on pouvait les voir de loin. Malgré son désir d'arriver au plus vite, Larcher engagea le Range dans un parc de stationnement peu après Blois. Il sentait chez sa compagne le besoin de souffler un peu, de laisser retomber cette grande tension si éprouvante de la conduite en terre inconnue et, pour tout dire, hostile. Chargée plus particulièrement de veiller au repérage de la moindre anomalie, elle avait, échaudée qu'elle était depuis leur passage à Bellegarde, souvent alerté son compagnon sur des dangers heureusement imaginaires. Il engagea la voiture sur la voie de dégagement et aperçut immédiatement sur sa gauche une grosse limousine bleue apparemment vide dont il s'approcha à petite vitesse. La voiture avait son capot tourné vers eux et, arrivant à quelques mètres d'elle, il se rendit compte de son erreur. Le cadavre desséché d'un homme, presque un squelette, le regardait de ses yeux vides. La mâchoire aux trois-quarts décrochée du cadavre s'ouvrait sur un trou noir des plus effrayants. Frissonnant, il relança son véhicule et rejoignit la voie principale en se maudissant. Ce n'était certes pas ce pauvre diable qui présentait une quelconque menace : ils avaient certainement plus à faire à se soucier des vivants. Il jeta un regard de côté sur sa compagne qui n'avait rien perdu de cette scène macabre mais qui ne fit aucun commentaire.

    Le parc suivant était complètement vide et Larcher immobilisa le 4X4 avec un petit soupir de contentement. Descendant se dégourdir les jambes, il observa attentivement les environs. Tout était tranquille. On n'entendait que le bruit léger du vent dans les arbres et les cris des oiseaux après la pluie. Le petit bâtiment qui abritait les anciennes toilettes de l'autoroute se dressait devant lui, inoffensif. Satisfait, il chercha des yeux Coralie. La jeune femme s'était assise à même le sol, confortablement calée contre la roue avant du 4X4, et, cigarette aux lèvres, étudiait la carte routière passablement chiffonnée par les manipulations successives. Il s'approcha d'elle.

    - Bon, Cora, moi, je vais pisser un coup. Mais derrière les arbres, hein, pas dans la baraque. T'inquiète, je m'éloigne pas. Après, on peut peut-être manger un morceau, qu'est-ce que tu en penses ?

    Coralie releva les yeux, les fermant à moitié à cause de la fumée de sa cigarette, et lui sourit.

    - OK. Je dresse la table.

    Quand il revint, elle avait installé une couverture en guise de nappe et disposé quelques aliments pour le pique-nique. Drôle de pique-nique en vérité que ce repas tout contre leur automobile, les armes bien en évidence, avec les yeux aux aguets. Mais il leur fit beaucoup plus de bien qu'ils auraient pu le supposer. Coralie arrêta de mastiquer une des biscottes qu'elle avait copieusement étendue de pâté de foie pour rompre le silence qui s'était glissé entre eux depuis un petit moment.

    - Dis-donc, et pour ce soir ?

    - Quoi, ce soir ?

    - On va pas dormir à la belle étoile, non ?

    - Certainement pas. On sort de l'autoroute vers 5-6 heures, avant la nuit, et on cherche une baraque isolée, une ferme d'où on pourrait dégager rapidement en cas de besoin.

    - On n'avait pas dit un des restos de l'autoroute ?

    - Ben heu, je crois finalement que ce serait une connerie de se bloquer.

    - Donc j'avais raison quand je te disais que...

    - Tu avais raison.

    Elle hocha la tête, satisfaite, et se leva.

    - Bien. Moi aussi, j'ai besoin de m'isoler. Je te laisse ranger ?

    Larcher remballa leurs maigres affaires à l'arrière de la voiture et s'empara d'un des trois gros jerrycans d’essence qu'il y avait entreposés, protégés par un empilement de caisses, de chiffons et de vêtements divers. Après avoir fait le plein du réservoir, il rajouta de l'huile dans le carter pour se donner bonne conscience. Coralie était revenue et posa sa tête sur son épaule.

    - On pourra dire qu'on en aura vu tous les deux, murmura-t-elle.

    Sans répondre, il la serra contre lui. Le grondement d'un tonnerre lointain roula longuement sous l'enchevêtrement de nuages lourds. Un rayon de soleil furtif réussit à s'extraire de la grisaille et illumina la campagne verdoyante et toute neuve, si belle en cette saison. Dans les bras l'un de l'autre, ils vécurent intensément ce petit moment paisible, îlot minuscule de tranquillité au sein de cette hargne et de cette cruauté. Presque du bonheur.

      

     

    Larcher attendit d'être absolument certain avant de réveiller d'un geste du bras sa compagne profondément endormie. Elle se redressa d'un coup, les yeux embués.

    - Des ennuis, je crois, laissa t-il tomber, laconique, en lui désignant son rétroviseur.

    Derrière eux, d'abord microscopique, un point grossissait. La jeune femme observa l'arrière de la route une trentaine de secondes puis se retourna.

    - Qu'est-ce que c'est ?

    - Sais pas. Mais on va savoir : ça se rapproche.

    Le point se scinda en deux puis en trois motos qui s'approchèrent jusqu'à une cinquantaine de mètres derrière eux. Elles restèrent un long moment à conserver la distance. Les motards se portèrent enfin à leur hauteur. Leurs casques intégraux rendaient leurs visages totalement invisibles. Ils étaient vêtus de cuir et de jean et rappelèrent à Larcher et à Coralie des souvenirs désagréables. Les motards ne leur faisaient aucun signe, ne les regardaient même pas. Ils se contentaient de les encadrer, deux à gauche, l'autre à droite du Range qui roulait pleine voie. Larcher essaya d'accélérer, d'abord progressivement puis plus franchement, avant de ralentir mais sans plus de résultat. Leurs inquiétants compagnons, calquant leur vitesse sur celle de Larcher, se contentaient d'effectuer leur étrange escorte, patients, sans but apparent.

    - Mais qu'est-ce qu’ils nous veulent, merde, à la fin, hurla Coralie.

    - Je ne sais pas. Peut-être rien. En tous cas, il faut pas bouger tant qu'ils ne se montrent pas agressifs.

    La jeune femme s'était écrasée sur son siège comme si le fait de se rendre toute petite la dispensait de se préoccuper de l'extérieur. Larcher, l’œil rivé à la route, en apparence détaché, n'en menait pas large. Il savait trop combien la rapidité et la maniabilité de ces engins les mettaient à la merci de leurs occupants. Une dizaine de kilomètres plus loin, ils eurent l'explication de cette promenade en commun. Devant eux, d'autres motos les attendaient. Trois d'entre elles avaient été disposées en travers de la route en un barrage redoutable. En voyant arriver le cortège, un petit groupe de motards à pieds leur fit signe de s'arrêter. Coralie, blanche de terreur, les yeux hallucinés, voyait grossir l'effrayant obstacle. Sans la regarder, Larcher, dents serrées, murmura :

    - Accroche-toi. Je passe en force.

    Dès qu'ils comprirent que le 4X4  ne s'arrêterait pas, les motards enfourchèrent leurs véhicules de réserve. Larcher choisit de se déporter sur la glissière latérale qu'il tutoya dans une immense gerbe d'étincelles au moment où il heurtait la moto la plus à droite. L'engin, frappé par sa roue arrière, fut projeté en l'air et retomba loin sur la gauche dans un grand bruit de ferraille. Ils étaient passés mais c'étaient à présent six motos qui s'étaient lancées à leur poursuite.

    Dans un premier temps, renouvelant leur manœuvre du début, les motards se contentèrent de les suivre à distance, uniquement attentifs à ne pas se trouver dans le sillage immédiat de leur proie. Puis deux des engins se détachèrent dans le but évident de les doubler à pleine vitesse. Quand ils les dépassèrent, Coralie poussa un hurlement strident qui fit faire un écart à Larcher. Ce geste imprévu leur sauva certainement la vie. Ils virent une immense flamme surgir sur leur gauche. Malgré l'épaisse carrosserie, Larcher sentit le souffle chaud de l'explosion.

    - Fumiers, hurla-t-il, ils nous balancent des cocktails Molotov !

    Les deux motos de tête, assurées du succès de leur tentative, avaient commis l'erreur de ralentir. D'un mouvement de balayage, Larcher les rattrapa et les envoya l'une et l'autre dinguer sur les glissières. Il eut la satisfaction de voir du coin de l’œil un des motards voler, par dessus la barrière centrale, de l'autre côté de l'autoroute où il atterrit lourdement dans une glissade prodigieuse qui laissa un petit nuage de fumée bleue derrière elle. Larcher espérait que, malgré la protection de ses vêtements de cuir, il ne se relèverait pas avant longtemps. Quand au deuxième, il n'eut ni le temps, ni le désir de savoir ce qu'il advint de lui. Malgré la peur qui l'étreignait, il sentait un étrange sentiment l'envahir. Une partie de lui-même s'était comme détachée de sa terreur et n'aspirait plus qu'à un seul but : tuer. Détruire les représentants de ce monde absurde qu'il haïssait à présent de toutes ses forces. Les écraser comme des cafards. Ne plus subir. Passer enfin à l'action. Se venger au cours de cette lutte à mort de toutes les horreurs accumulées depuis de trop nombreux jours. Sans le vouloir, sans l'avoir consciemment prémédité, il entreprit une manœuvre paradoxale que son imprévisibilité rendait d'autant plus redoutable. Au lieu d'accélérer pour tenter d'échapper à ses poursuivants, il relâcha imperceptiblement sa pédale d'accélération. Coralie qui voyait leur véhicule ralentir hurla :

    - Mais fonce, espèce de connard, tu vois pas qu'ils vont nous rattraper ?

    Larcher ne l'écoutait pas. Subitement, il écrasa la pédale de frein du 4X4. La voiture partit en crabe dans un grand crissement de pneus et se présenta par son travers aux motos emportées par leur élan. L'une d'entre elles heurta de plein fouet la portière de Larcher et son conducteur fut projeté par dessus l’automobile qui repartait et reprenait de la vitesse. Larcher eut l'intense plaisir de sentir les roues du puissant véhicule passer sur son corps. Un simple ressaut mou, comme d'un petit animal qu'on écrase sans l'avoir vu. Il hurlait d'excitation. Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre ce que criait Coralie.

    - A droite, là, tout de suite. Y a une sortie.

    Larcher, surpris, ne négocia qu'à la dernière seconde son virage sur la voie de dégagement. Les motards survivants, d'abord étonnés par la résistance de leur gibier, s'étaient désorganisés mais, éructant de fureur à la pensée du sort de leurs camarades, ils se regroupèrent pour aborder à leur tour la sortie. Dans le bas de la courbe très serrée de l'ouvrage d'autoroute, le 4X4 avait considérablement ralenti sa vitesse. Coralie en profita pour extraire la moitié de son corps par sa fenêtre, au mépris des lois de l'équilibre, et armée du fusil à pompe, elle visa soigneusement le premier motard qui apparaissait. Chance ou extraordinaire adresse de sa part, son projectile frappa en plein centre le réservoir de la moto qui s'embrasa d'un coup. L’œil sec, elle vit le motard, véritable torche vivante, sauter de son engin, faire deux pas, tituber et s'écrouler sur la route où il acheva de se consumer. Cette fois, les autres motards s'arrêtèrent près du corps supplicié, aux trois quarts calciné, de leur ami et, la rage au cœur, regardèrent s'éloigner leur gibier.

    Larcher roula encore deux kilomètres mais, face aux suppliques incessantes de Coralie, il arrêta la voiture sur un chemin de traverse, derrière un petit bosquet. Elle sauta du véhicule avant qu'il ne soit totalement immobilisé pour aller vomir. Larcher se sentait exténué. Ecœuré aussi par toute cette barbarie. Il avait la tête vide et resta un long moment le regard fixe, choqué. Il partit à la recherche de sa compagne qu'il trouva accroupie derrière un arbre. Elle pleurait en hoquetant, incapable de reprendre son souffle.

    - J'en ai marre. J'en peux plus. Je suis pas faite pour ça. Je peux pas. Je suis pas faite pour ça, répétait-elle au milieu de ses sanglots incontrôlables.

    Il la saisit par les épaules. Blême, lui aussi, il ne savait pas quoi dire. Il la reconduisit enfin au 4X4 où elle s'effondra dans un mutisme absolu. Revenant à sa place, Larcher s'arrêta une seconde devant le Range Rover et caressa affectueusement l'aile avant de la voiture.

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  • Mardi 22 avril (fin)

     

     

         Après avoir ralenti devant plusieurs habitations dont aucune ne lui convenait en raison de leur vulnérabilité supposée, Larcher jeta son dévolu sur une petite ferme desservie par deux chemins relativement carrossables, un peu à l'écart de la route. Avantage considérable à ses yeux, le bâtiment s'organisait autour d'une cour intérieure qui leur permettrait de dissimuler la voiture. Rendu excessivement prudent, il gara son véhicule à bonne distance afin de reconnaître les lieux. Il se tourna vers Coralie qui, depuis leur dernière halte, s'était enfoncée dans son siège et, grillant cigarette sur cigarette, fixait sans jamais lever les yeux sa partie de tableau de bord.

                - Bon. Je crois que cette baraque devrait aller pour la nuit. Je vais aller voir, déclara-t-il.

    Comme elle ne répondait pas, il resta à se tortiller derrière son volant, indécis. La jeune femme releva les yeux et l'interrogea d'une voix plutôt agressive.

                   - Eh bien, qu'est-ce que tu fous ? Tu vas voir ou non ?

    Il la regardait, toujours aussi indécis.

                 - Qu'est-ce que t'as à me reluquer comme ça ? reprit-elle. Mais si, ça va. T'as pas de souci à te faire. Puisque je te dis que ça va, qu'est-ce que tu veux de plus ? Radoucissant le ton, elle poursuivit : Fais vite quand même, c'est sinistre ici !

                   - Tu es sûre que...

               - Mais oui, je suis sûre. T'en as pas pour des heures, n'est-ce pas ? Et puis, je te promets un truc : s'il y a quoi que ce soit qui approche, je tire sans sommation, mon vieux. J'en ai soupé des surprises.

                    - Eh, fais gaffe quand même quand je vais revenir...

    Elle leva les yeux au ciel. Dès que son compagnon fut parti, Coralie se redressa et empoigna fermement le fusil à pompe dont elle vérifia soigneusement l'approvisionnement en munitions puis se mit à scruter le jour faiblissant. Elle se sentait épuisée mais parfaitement capable de monter la garde du dernier bien qui leur restait au monde. La voiture était engagée sur un petit chemin bordé d'arbres, à l'abri des éventuels regards indiscrets de la route. Il ne pleuvait plus. Enhardi par le silence, un minuscule lapin traversa le chemin, s'arrêta quelques secondes pour humer l'air, probablement désorienté par l'odeur insolite de la masse d'acier encore chaude qu'il venait de rencontrer. Coralie se surprit à sourire quand elle vit la petite bête faire un bond en l'air et disparaître, saisi d'un doute soudain sur l'absence de menace émanant de cet objet étrange. Même cet animal, pourtant si fragile, si vulnérable, est plus à l'abri que nous dans ce monde pourri, pensa-t-elle. Ah, elle est belle, l'humanité ! Au bord de la disparition et uniquement préoccupée à s'entredéchirer encore, à se détruire un peu plus. Mais cette pensée ne faisait que la renforcer davantage dans son désir de lutter jusqu'au bout. A présent, songeait-elle, il n'y a plus que moi. Et Julien, évidemment. Il n'y a plus que nous à défendre. Ne plus compter sur personne. La loi du plus fort ou du plus malin. Je le savais en quittant Paris mais je ne m'étais pas vraiment rendu compte de ce que ça voulait dire... Cette simple constatation, si banale en soi, peu à peu la dopait, développait chez elle une incroyable envie de vivre. Par n'importe quel moyen. A n'importe quel prix. La loi du plus fort. Tuer ou être tué. Pas réjouissant, évidemment, mais si logique, si simple quand on avait compris, que ça en devenait presque rassurant.

    Quand Larcher revint la chercher, elle lui décocha un sourire lumineux et ce fut un peu surpris par cet inattendu changement d'attitude qu'il murmura :

                     - Je crois que c'est bon.

                - Alors, on y va, répondit-elle, en se calant dans son fauteuil, le fusil bien en évidence sur ses genoux.

      

     

    Larcher fit deux fois le tour du bâtiment principal pour être définitivement rassuré. Il alla ensuite explorer les autres bâtiments qui n'étaient que des dépendances presque totalement vides et dissimula le 4X4 dans une vieille grange déserte. L'habitation proprement dite était elle-même abandonnée depuis longtemps, probablement depuis bien avant les événements. Son mobilier était des plus rudimentaires et se concentrait autour de quelques chaises à la paille défoncée et d'une table rectangulaire à la longueur impressionnante mais bancale. Quand il revint de son inspection extérieure, il vérifia les volets qu'ils n'avaient pas ouverts et, avec deux chaises en équilibre précaire et une partie de leurs affaires empilées, installa un curieux édifice contre la porte d'entrée. Satisfait, il se retourna vers Coralie. Elle le regardait avec un étonnement moqueur. Il crut bon de justifier ce luxe de précautions.

                - Impossible de rentrer sans faire de bruit. Et dans ce cas...

                   - Tu crois pas que tu vires à la paranoïa ?

                   - C'est toi qui me dit ça ?

    Elle haussa les épaules sans répondre et se pencha vers leur caisse à provisions avec un regard gourmand. Il était surpris de son détachement. Il pouvait lire chez son amie une détermination nouvelle qui l'intriguait, comme si leur aventure de l'après-midi avait réveillé en elle des ressources et une résistance insoupçonnées. Après ce qu'il aurait été excessif d'appeler un repas, ils se penchèrent sur leur carte routière. Ils se trouvaient dans les environs de Poitiers ce qui sous-entendait qu'il leur restait environ deux cents kilomètres pour rejoindre Bordeaux. Arcachon ne serait alors plus qu'à quelques kilomètres de là, par une voie rapide dont ils pouvaient suivre du doigt le tracé blanc sur la carte, un tracé presque aussi large que celui de l'autoroute. Une misère en temps normal. Rassurée sur leur itinéraire du lendemain, Coralie farfouilla dans la petite valise qu'elle traînait partout avec elle et, avec un soupir de plaisir, en sortit un livre. Malgré sa fatigue, elle n'avait pas envie de s'endormir tout de suite. Larcher qui avait installé son sac de couchage la regardait faire sans rien dire. Quand il fut évident qu'elle ne se coucherait pas, il ne put résister au désir de l'interroger.

                - Tu m'expliques ?

    Elle leva les yeux de son livre et resta quelques secondes interloquée.

                - T'expliquer quoi ?

              - Ben, ton attitude de maintenant. Cette nouvelle manière de voir les choses.

                - Qu'est-ce que tu veux dire ?

           - Ben, j'sais pas moi. Depuis quelques temps, t'as l'air vachement relax, indifférente. Un peu comme si tu te moquais de ce qui peut arriver...

    Elle posa son livre et vint s'asseoir à côté de lui.

               - Alors là, t'as rien compris. Je suis totalement concernée par ce qui peut se passer. J'ai tout à fait hâte d'être arrivée chez Willy mais...

                - Mais ?

              - Mais je n'ai plus peur. Je veux dire, j'ai peur, bien sûr, mais je me rends compte que ça sert à rien. Alors, je me fais une raison. J'ai passé des jours à péter de trouille, à voir des dangers un peu partout. Mais ça sert à rien, tu as pu le constater. Alors, maintenant, j'ai envie de penser à moi, à nous. En me foutant complètement des autres. Ceux qui se mettent en travers, tant pis pour eux. Je crois que pour s'en sortir, il faut tirer d'abord et discuter ensuite. C'est triste à dire mais je deviens un peu comme les autres : je veux sauver ma peau à n'importe quel prix, tu comprends ?

                   - Et ça t'es venu quand, cette idée ?

               - Après le truc avec les motards. Je me suis aperçue qu'on vivait entourés de bêtes sauvages alors...

                   - C'est pas une découverte...

                  - Evidemment non. Mais avant... J'étais pas encore dans le coup. Je veux dire... j'avais encore mes réflexes d'avant. Ah, c'est difficile à expliquer ! Tu comprends, j'ai bien cru qu'on y passerait tout à l'heure. Je me suis vue... Ca a été comme un déclic, comme un électrochoc ! Je me suis dit plus jamais ça, plus jamais subir sans rendre coup pour coup. Je ne suis pas sûre de m'en sortir mais, avant, je peux te garantir que je vendrai chèrement ma peau.

    Larcher fit une grimace de perplexité. Elle se pencha vers lui pour l'embrasser et s'allongea sur son sac de couchage, son livre posé bien à plat devant elle. Il l'observa encore quelques instants mais sa fatigue fut rapidement la plus forte.

     

     

     

    Mercredi 23 avril

      

     

         Les jours se suivent et, fort heureusement, ne se ressemblent pas, pensait Larcher. Après les deux chaudes alertes de la veille, c'est avec une appréhension certaine qu'il avait réengagé le 4X4 sur l'autoroute. Les premiers kilomètres avaient même été pour lui une angoisse intense, visible au point que Coralie lui avait proposé de prendre le volant. Il s'attendait à tout moment a voir apparaître les motos de la veille dans son rétroviseur. Celles-là ou d'autres. Mais le temps passant, il avait réussi à se détendre, à se convaincre que c'était son amie qui avait raison, qu'il ne fallait pas se perforer l'estomac avant d'être confronté aux problèmes possibles.

    Larcher passa le volant à Coralie lors du contournement d'Angoulême. La route était bonne, sans obstacle majeur, et il fut tout surpris de se retrouver si vite dans les environs de Bordeaux. Ils firent halte un peu avant l'entrée de la ville pour étudier le terrain et décidèrent de ne pas quitter l'autoroute bien qu'elle traversa la banlieue de l'agglomération. Mais les véhicules de toutes sortes étaient très nombreux au point que, voyant la situation se dégrader rapidement, ils durent quand même faire demi-tour pour s'engager dans une des sorties qu'ils venaient de dédaigner. Ils s'égarèrent dans une banlieue lugubre, quelque part du côté de Mérignac. Coralie, le visage fermé, marmonnait entre ses dents à chaque embranchement et Larcher se gardait bien de la conseiller dans le choix de son itinéraire.

    - Nom de Dieu, qu'est-ce que c'est que ce nouveau bordel ? jeta-t-elle soudain.

    Ils venaient de rejoindre une voie plus importante qui paraissait conduire vers le sud. Devant eux, en travers de la route, un énorme blindé les fixait de sa tourelle aveugle. La jeune femme arrêta la voiture. Comme rien ne bougeait, elle redémarra et s'engagea prudemment. On aurait pu se croire en plein centre d'une scène de guerre. Un peu partout, de nombreux véhicules militaires étaient immobilisés, parfois détruits ou vandalisés. Certains d'entre eux, encore intacts, avaient leurs portes entrebâillées comme si ils avaient été abandonnés en toute hâte. Plusieurs des habitations avoisinantes étaient éventrées, d'autres avaient brûlé sans que personne ne songe ou ne puisse éteindre les incendies. Ce n'était partout que désolation et ruines diverses. L'ensemble donnait une impression de la Syrie ou de Sarajevo aux pires moments de la guerre. Quelques restes disloqués de ce qui avaient été des êtres humains parsemaient encore le sol ravagé. Leur automobile zigzaguait parmi les débris sans certitude aucune de ne pas être définitivement bloquée un peu plus loin. Le visage couvert de sueur, Coralie n'était plus occupée qu'à tourner son volant ou à passer des vitesses. Fort heureusement, plus personne ne déambulait dans ces lieux dévastés.

    - Tu vois ce que je disais des villes, murmura Larcher.

    - Oh, charrie pas. Ca peut pas être partout comme ça. Quand même, je me demande ce qui a bien pu se passer par ici, lui rétorqua Coralie.

    - On le saura jamais. Et c'est tant mieux parce que, dans tous les cas, ça doit pas être marrant.

    La confusion diminuait pourtant progressivement et, avec un soupir de soulagement, ils retrouvèrent, après une dizaine de minutes, un sol plus hospitalier. Larcher avait repris la carte.

    - Je vois où on est. D'après le Michelin, le Chalet des Iles est à une quinzaine de kilomètres avant Arcachon. Tu prends tout droit au carrefour et on devrait trouver la voie rapide un peu plus loin.

    - Et je te passe le volant, conclut Coralie, car je suis vannée.

      

     

    Le fléchage était assez bien fait mais ils ne virent l'ultime panneau qu'au tout dernier moment. Larcher tourna à angle droit pour s'engager dans une petite route bitumée qui serpentait parmi les pins. Le soleil qui paraissait définitivement revenu leur faisait une escorte de lumière intense. Larcher avait baissé sa vitre pour laisser entrer un air pur et doux déjà chargé des brises de l'océan tout proche. Le parc qu'ils traversaient lentement était superbe, parsemé d'essences rares et de cactées. Il y avait des fleurs partout. Pour celui qui s'en serait préoccupé, il était facile de remarquer que la végétation avait ici été soigneusement choisie et entretenue avec amour par des connaisseurs à présent disparus. Le temps et la nature sauvage n'avaient pas encore eu le loisir d'altérer ce petit paradis. Mais ni Larcher, ni son amie ne se souciaient du tableau en sursis qu'ils parcouraient. Ils étaient uniquement préoccupés par ce qu'ils espéraient y trouver. Larcher, à présent que le contact tant attendu était tout proche, s'inquiétait. Il se demandait s'ils avaient eu raison de faire confiance aux inconnus, si tout cela n'allait pas se révéler être un piège sordide. Pour un peu, la magnificence des jardins qui les accueillait lui donnait une impression angoissante de calme trop serein, de tranquillité presque malsaine, comme de ces cadeaux empoisonnés que l'on dissimule dans des écrins à la beauté troublante pour mieux tromper et endormir la méfiance de leurs destinataires. Le Chalet des Iles se composait d’un ensemble de bungalows disséminés au sein de la végétation et Larcher, arrivé à un petit rond-point qui se subdivisait en plusieurs ramifications, hésita deux secondes avant d'engager sa voiture en direction de ce qui semblait être le bâtiment principal. Coralie ne disait rien et se contentait d'écarquiller les yeux à la recherche d'une anomalie quelconque qu'elle ne trouvait pas. Le 4X4 s'arrêta devant les trois marches d'un perron qui se prolongeait par de grandes baies vitrées dont la teinte sombre rendait impossible toute observation de l'intérieur de l'hôtel. Larcher coupa son moteur et le silence retomba. Il tourna son regard vers les jardins, vers la route, revint au bâtiment. Rien ne bougeait. Même pas un souffle de vent. Seule trace humaine, une camionnette avec le nom de l'établissement bien visible sur ses flancs stationnait un peu en retrait, sur le côté gauche, dans une petite voie en pente descendante. Elle renforçait le caractère figé de l'ensemble, rappelant à Larcher certains des tableaux surréalistes qu'il appréciait tant dans sa jeunesse. Coralie le ramena à la réalité.

    - Bon, on va pas s'éterniser ici. Moi, je trouve que c'est trop calme pour être honnête. Qui c'est qui y va ?

    - Tous les deux. On y va tous les deux, d'accord ?

    Ils sortirent rapidement du 4X4, attentifs à être le moins longtemps possible visibles pour un ennemi éventuel. Marchant rapidement vers le petit escalier, Coralie rentrait inconsciemment les épaules, tête à demi baissée, comme dans l’attente de la balle du sniper qui la visait peut-être depuis leur arrivée. C’est à la fois totalement absurde et pourtant si compréhensible, se racontait-elle. D’ailleurs, Larcher la suivait de près et ce fut seulement en haut du petit perron qu’il dirigea sa télécommande pour enclencher les sécurités de leur véhicule.

    Le hall de réception était en ordre parfait. La moquette, hormis les premiers centimètres près de la porte, était intacte, comme si le ménage venait d'être fait. Ils s'approchèrent du comptoir de réception. A l'exception d'un cendrier et d'un poste téléphonique au combiné curieusement décroché, il était vierge de tout objet. Coralie interrogea Larcher d'un regard perplexe. Passant derrière le comptoir, ils fouillèrent les tiroirs, les recoins mais, à part quelques cahiers et de vieux prospectus, ils durent se rendre à l'évidence : il n'y avait rien pour eux. Dépitée, Coralie alla s'asseoir dans un des grands fauteuils de l'entrée et sortit son paquet de cigarettes. Larcher insista encore quelques instants, alla même jusqu'à soulever la console de l'ordinateur depuis longtemps muet. Rien. Il rejoignit  la jeune femme. Au moment de s'asseoir à son tour, il se redressa tout à coup et se frappa le front du plat de la main.

    - Qu'on est cons mais qu'on est cons !

    - Pourquoi ?

    - Evidemment qu'il n'y a rien. On a dit à Willy le 24 ou le 25, non ? Donc, c'est trop tôt. On n'est que le 23. Le mec qui doit poser l'enveloppe est pas encore passé, c'est évident. CQFD.

    - Oui, tu dois avoir raison. Merde, c'est la meilleure : on a été trop vite ! Et nous qui avions si peur d'arriver trop tard... murmura-t-elle après quelques secondes de réflexion. Bon, qu'est-ce qu'on fait ? reprit-elle.

    - On va aviser. Peut-être attendre ici, je sais pas, mais, en ce qui concerne le moment présent, je te propose un petit rafraîchissement, s'exclama Larcher en désignant le bar de l'autre côté du hall.

    Quand il revint, deux verres de whisky à la main, Coralie s'était relevée et furetait à nouveau derrière le comptoir. A présent, elle enfonçait la main dans chacune des cases correspondant aux différentes chambres et bungalows. Soudain, elle poussa un hurlement de joie qui, d'abord, glaça le sang de Larcher. Triomphante, elle tenait à bout de bras une petite enveloppe jaune.

    - Tu crois que c'est ça ? interrogea Larcher.

    - Un peu que je le crois. Y a nos prénoms marqués dessus.

    Il dut en convenir. Penchés l'un contre l'autre, ils déchiffrèrent un message laconique : Saint Julien, 20 km au sud de Mimizan, bâtiment municipal, secrétariat, 2ème placard à gauche. L'écriture, en bâtarde, était régulière et l'auteur avait rajouté au bas de la petite feuille de papier pliée en quatre : meilleurs vœux. Joy.

    - Merde et merde ! jeta Larcher. Le jeu de piste continue. Commence à y en avoir marre. Il charrie un peu, le père Willy !

    - Il est prudent, c'est tout. Il nous avait d'ailleurs prévenus.

    Larcher, pris d'une inspiration subite, changea de sujet.

    - Au fait, comment t'as su qu'il fallait regarder dans les casiers ? Il avait dit sur le comptoir de réception, non ?

    - Il avait dit - et crois moi, je m'en rappelle - "vous allez à la réception" et la réception, c'est tout ça, lui répondit tranquillement Coralie en désignant d'un geste ample cette partie du hall.

    - Et l'enveloppe était dans un casier au hasard.

    - Pas au hasard. Le casier de la chambre 37. Ça te rappelle rien ?

    - La chambre 37 ? Non. Attends, si. Bien sûr, c'est le numéro de la page du guide.

    - Exact.

    - Merde, t'es géniale !

    - Non, pas tant que tu crois. J'ai compris en trouvant la lettre.

    Il leva son verre, admiratif.

    - Un tel esprit de déduction, ça se fête. A votre santé, ma chère !

    - Merci. Ensuite, on va à la voiture pour repérer exactement où est ce bled, Saint Julien, et on y fonce...

    - Hein ? Tout de suite ?

    - Il est à peine quatre heures de l'après-midi. Il faut battre le fer quand il est chaud.

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  • Mercredi 23 avril (suite)

     

     

       D'après la carte, Saint Julien se trouvait à environ 70 kilomètres du Chalet des Iles, vers le sud. Deux routes étaient envisageables : l'autoroute à condition de savoir la quitter assez tôt et une route côtière - en tous cas plus près de la côte - qui contournait l'étang de Biscarosse. Ni Coralie, ni Larcher n'étaient jamais venus dans la région et partir à la découverte de ce dernier itinéraire ne leur disait rien. En conséquence, ils choisirent logiquement de reprendre la voie rapide. Comme dans un rallye, Larcher avait l'impression de se trouver dans la dernière ligne droite. Il était à présent à peu près sûr que Willy et ses compagnons ne cherchaient pas à leur tendre un piège, piège qu'ils auraient eu tout le temps de refermer déjà, s'ils l'avaient voulu, au Chalet des Iles dont la tranquillité leur aurait permis de monter toutes les machinations possibles. Il avait repris le volant et conduisait nonchalamment, fenêtre ouverte, sifflotant et commentant le paysage à son amie silencieuse. A quelque distance de la sortie qu'il avait soigneusement identifiée, il se contracta soudain en apercevant un véhicule qui approchait en sens inverse. Coralie le lui désigna du doigt sans prononcer un mot. Il s'agissait d'un camion qui, arrivé à leur hauteur, leur fit un appel de phares sur la signification duquel ils se perdirent en conjectures.

    - Il voulait seulement nous dire bonjour, hasarda finalement Coralie. Il ne faut quand même pas voir des gens hostiles partout, non ?

    Larcher hocha la tête sans répondre, heureux néanmoins que le camion se fut trouvé en sens inverse de leur route.

    La petite ville de Saint Julien était évidemment déserte mais, dans les rues paisibles aux maisons bien alignées, il flottait comme un air de vacances, ce qui, étant donné la région, n'était au fond guère étonnant. Larcher arrêta le Range devant la mairie et, sans perdre une minute, le couple s'enfonça dans le bâtiment. Ils trouvèrent sans difficulté ce qui devait être dans le temps le secrétariat municipal. Il y avait effectivement deux placards à gauche de l'entrée de la pièce. S'étant avancée vers le plus éloigné, Coralie regarda Larcher puis, retenant sa respiration, elle l'ouvrit d'un coup. Il était totalement vide à l'exception d'un porte-document qui trônait en plein centre. Coralie s'en empara et le posa sur un des bureaux voisins. La serviette n'était pas très lourde. Il n'y avait à l'intérieur qu'un talkie-walkie et une feuille de papier qu'elle ne chercha pas à déchiffrer. Ils regagnèrent  leur voiture.

    La lettre était de Willy qui leur souhaitait la bienvenue et leur demandait de mettre en marche le talkie-walkie. Larcher le retourna quelques instants entre ses mains. C'était un engin plutôt volumineux, vraisemblablement d'origine militaire, qui devait porter assez loin. Les doigts un peu moites, il essaya d'obtenir un contact mais sans succès. Il insista, commença à s'énerver au point que Coralie le lui arracha presque des mains pour essayer à son tour. Elle eut la satisfaction d'entendre presque immédiatement la voix de Willy et, de façon inattendue, elle repassa sans répondre l'appareil à son ami.

    - Julien, c'est vous Julien ?

    - C'est bien Julien qui vous parle.

    - Coralie est avec vous ?

    - Je suis là, cria la jeune femme en se penchant vers le talkie.

    - Bravo, mes amis, je suis heureux de vous entendre. Vous avez fait vite.

    - Oui, mais pas sans mal. On vous racontera.

    - Bon, je pense qu'on peut parler sans crainte dans cet appareil. Voilà ce que vous allez faire.

    - On vous écoute Willy.

    - Bien. Vous allez prendre la route de Contis. C'est la départementale 41. Vous la trouverez facilement : c'est celle de la plage. Vous la prenez et, à environ 6-7 kilomètres, vous trouverez un petit chemin sur votre gauche. Vous ne pouvez pas vous tromper : il y a un panneau avec une publicité pour Volkswagen à l'angle. Vous le suivez jusqu'au bout et vous trouverez une maison en haut d'une dune. C'est là. Vous m'appelez quand vous arrivez, d'accord ? Ah, j'oubliais. C'est fermé à clé et la clé est dans... (ils entendirent un bref conciliabule)... dans la boite aux lettres. Entrez, mettez vous à l'aise et appelez-moi. Heu, en principe, il n'y a pas de risque de faire une mauvaise rencontre mais soyez quand même prudents, hein ?

    Ils n'eurent aucune difficulté à trouver le petit chemin si sablonneux et si défoncé que Larcher se sentit très heureux de piloter un 4X4. La maison, ancienne et isolée, se dressait effectivement en haut d'une petite colline qui dominait l'océan qu'on entendait, omniprésent. Larcher arrêta la voiture et regarda Coralie descendre fouiller la boite aux lettres, à l'entrée de la courte allée qui conduisait à la maison. Elle se retourna, agitant un trousseau de clés à la main, et Larcher s'empressa de la rejoindre.

     

     

    La maison était une habitation de famille, très certainement un endroit réservé jadis aux vacances. Avec un soupçon d'imagination, on se serait presque attendu à voir des enfants dévaler à toute vitesse l'escalier pour se ruer à l'extérieur, vers la plage en contre-bas, un ballon ou une serviette de bain à la main. Des cris de joie devaient résonner ici il n'y avait pas si longtemps, les aboiements d'un chien ou la voix pressante d'une mère appelant les siens pour le repas qui refroidissait. A présent, la maison était silencieuse, s'éveillant à peine de son long silence hivernal pour accueillir une fois de plus des occupants pressés de profiter de son calme et de son  dépaysement. Loin de la ville. Mais il n'y avait plus de ville et les nouveaux arrivants, pour un temps, allaient s'efforcer d'oublier là l'enfer qu'était devenu le monde extérieur. La maison le savait et on pouvait deviner qu'elle les aiderait du mieux qu'elle pourrait. Ils en firent le tour lentement pour apprendre à la connaître. Ni Coralie, ni Larcher ne parlaient beaucoup en parcourant sans se presser les pièces silencieuses, en montant l'escalier qui menait aux chambres, en regardant la mer par les fenêtres dont les volets avaient été ouverts en prévision de leur venue. Graves, ils se contentaient d'échanger quelques phrases brèves, quelques impressions fugitives, à voix basse. Ils éprouvaient une sorte de timidité face à ces murs étrangers qui avaient vu, au cours des ans, défiler des générations d'enfants qui s'étaient forgés là des souvenirs, ces murs qui avaient senti palpiter la vie d'une famille maintenant éteinte. Des drames peut-être, des moments de bonheur intense sans doute, avaient peuplé la maison et la rendait éminemment respectable. D'emblée, ils furent séduits par cette grande bâtisse si chargée d'une histoire qu'ils ne pourraient jamais partager.

    Dans la salle à manger aux meubles de bois sombre patinés par les années et salés par l'océan, une main amie avait installé un vase débordant de fleurs multicolores et ce geste simple, le premier du genre depuis bien longtemps, émut Coralie plus qu'elle ne l'aurait avoué. Un petit mot qu'ils n'avaient d'abord pas vu reposait au pied des fleurs et leur signalait la présence, dans la chambre principale du premier étage, d'un matériel de CB qui devait leur servir à communiquer plus facilement avec leurs hôtes. Ils l'avaient remarqué lors de leur passage, quelques minutes plus tôt. On avait également préparé pour eux de quoi se restaurer. Ils en profitèrent bien qu'ils n'aient pas faim, pour l'unique raison que ce petit signe de bienvenue les touchait et qu'ils ne voulaient pas le perdre. Coralie, un verre à la main, s'approcha d'une marine qui décorait le couloir d'entrée et, se penchant pour observer un détail, interrogea Larcher.

    - C'est vraiment sympa, ici, tu trouves pas ? Je pense que nous y pourrons y trouver enfin la tranquillité. Une sorte de tranquillité du moins. Tout de même, ce que je me demande, c'est pourquoi Willy ou quelqu'un d'autre ne nous y pas attendus. J'ai quand même assez envie de connaître ces gens. T'as pas envie toi ?

    Elle s'écarta du tableau et, dans la lumière de la fin de l'après-midi, ses yeux bleus brillaient d'une lueur indécise. Il s'approcha d'elle et lui caressa gentiment la joue.

    - Ben justement, il faudrait p't être lui dire, à Willy, que nous sommes bien arrivés.

    Ils se dirigèrent lentement vers la chambre du premier. C'était une pièce grande et lumineuse, peut-être la plus belle de la maison, dont les deux fenêtres qui faisaient face au lit s'ouvraient sur la plage. Ils prirent le temps d'admirer la marée montante qui détachait son vert profond sur le ciel gris. La jeune femme laissa Larcher s'installer devant l'appareillage de CB qu'il commença à manipuler. Il n'avait en fait qu'à suivre les indications portées sur un carnet disposé bien en évidence sur un des côtés de la petite table. Coralie resta près de sa fenêtre. Elle n'arrivait pas à détacher ses yeux du spectacle paisible de l'océan. Elle avait toujours été attirée par la mer, par ces eaux immenses qui roulaient depuis toujours, indifférentes. Mais, aujourd'hui, elle discernait un élément nouveau dans cette fascination. A présent que la terre était devenue folle, que l'empreinte des humains s'en effaçait peu à peu, l'océan inchangé lui indiquait par sa proximité tranquille quelque chose de plus, un sens jusque là dissimulé. Il évoquait le pressentiment du caractère immuable de la nature humiliée, cette tonalité inaltérable, ce soupçon d'éternité, qui la réconfortaient au plus profond d'elle-même. La voix de Larcher qui s'essayait dans son micro l'arracha à sa méditation rêveuse.

    Willy devait attendre leur appel car il répondit du premier coup.

    - Je suis content de vous savoir là, mes amis, leur dit-il. Tout va comme vous voulez ? La maison vous plait ?

    - C'est parfait, Willy. je crois qu'on va pouvoir se reposer ici parce que je ne vous cache pas que les deux derniers jours ont été pénibles. Vous savez, on aimerait bien vous rencontrer. Pour vous remercier de tout, bien sûr, et surtout aussi parce qu'on a hâte de vous connaître.

    La voix de Willy sortait parfaitement nette de l'appareil. Il ne devait pas être très loin.

    -  Je comprends ça. Nous aussi, ici, on a hâte de vous rencontrer mais... Il faut que je vous raconte quelque chose. Vous savez, comme je vous ai dit, nous sommes maintenant une cinquantaine de personnes. Mais au début, nous n'étions que huit ou neuf. On est venus dans la région parce qu'un de nos amis connaissait. Il avait l'habitude de passer ses vacances par ici. Quoiqu'il en soit, peut-être, trois-quatre jours après notre arrivée, nous sommes entrés en contact avec des nouveaux, des gens que nous ne connaissions pas. Un couple avec un enfant. On a rencontré la femme presque par hasard.  Elle nous a invités à venir chez eux pour faire plus ample connaissance. Comme elle paraissait assez sympathique et qu'elle et son mari désiraient rejoindre notre petit groupe, eh bien, j'y suis allé avec Alain et Marie-Claude, deux membres de notre groupe que je vous présenterai bientôt. En fait, nous avions été trop confiants. C'était un traquenard. Les gens qui nous attendaient... c'étaient certainement des Viraux. Très agressifs. Ils nous ont attaqués dès qu'ils nous ont vus, comme ça, sans raison. On s'en est tirés de justesse. Alors, depuis, nous avons décidé d'être un peu plus prudents et de laisser passer quelques jours avant de... Vous me comprenez ?

    - Bien sûr que nous comprenons. C'est horrible ce que vous racontez. Qu'est-ce qu'ils sont devenus ces gens ? Ils sont toujours dans la région ?

    - Nous sommes repassés une semaine plus tard parce que... pour voir... Mais il n'y avait plus personne. Disparus ! Volatilisés ! On n'a jamais rien su d'autre. Mais depuis cette histoire, on fait attention.

    - Je comprends.

    - Notez bien que j'ai confiance en vous, je vous l'ai déjà dit. Pas de problème là-dessus. Mais quand on a décidé d'une manière d'agir...

    - Entendu, Willy. Coralie et moi, nous comprenons. Vous nous direz seulement quand...

    - Oh, assez vite, Julien. De toute façon, on reste en contact au moyen de la CB. On pourra discuter plus tranquillement qu'avec l'émetteur et dans, disons quatre ou cinq jours, le temps de vous installer, on se donne rendez-vous pour faire définitivement connaissance, qu'est-ce que vous en dites ?

    - Parfait pour nous. Je vous passe d'ailleurs Coralie qui a un mot à vous dire.

    - Willy, je voulais vous dire, s'exclama la jeune femme, je comprends tout à fait votre prudence. On n'est pas à deux jours près. Vous savez, on vous racontera mais nous aussi nous avons eu des contacts, heu, difficiles alors... Mais c'est pas pour ça : je voulais vous remercier pour les fleurs. J'ai été très touchée...

    -  Les fleurs ? Oh, c'est Joy que vous devez remercier. Vous le ferez quand vous la verrez. Ah, excusez ma curiosité mais j'ai une chose à vous demander : finalement, vous veniez d'où ?

    - De la région de Reims.

    Ils entendirent Willy siffler de surprise.

    - Eh bé ! Ca fait une sacrée trotte. Vous avez eu de la chance de passer. Vous devez être crevés !

    - Surtout à cause de quelques mauvaises rencontres en chemin, précisa Coralie, mais maintenant ça va.

    - Faudra nous raconter tout ce que vous avez vu, hein ? reprit Willy. Mes amis, je vous laisse vous reposer. Vous savez, aujourd'hui, je suis seul au micro mais demain je vous présenterai du monde. Et n'hésitez pas à appeler si vous avez besoin de quoi que ce soit. On s'arrange pour qu'il y ait toujours quelqu'un au standard.

      

     

    Vendredi 25 avril

      

    Du pied, il écarta la carapace d'un petit crabe mort et s'amusa à soulever un enchevêtrement d'algues rejetées sur la grève par la marée nocturne. Une bouteille en plastique, cabossée et presque totalement opacifiée par son séjour dans l'eau, restait accrochée aux plantes en un ultime témoignage. L'humble objet résisterait encore longtemps, bien plus que nombre d'entreprises humaines plus conséquentes. Le soleil de midi chauffait la peau de Larcher au travers de sa chemisette légère. Il étira les bras lentement et inspecta le sol à la recherche d'un endroit pour s'asseoir. Il choisit la lisière du sable sec et laissa errer son regard sur l'océan. Les vagues battaient sagement la plage mais leurs sommets se hérissaient de pointes d'écume blanche, sans doute le reflet lointain d'une tempête au large. La mer ne doit pas être commode, dans cet endroit, en hiver, pensa-t-il.

    - Interdit de se baigner ici sans les maîtres-nageurs !

    Comme si elle avait deviné ses pensées, Coralie venait de s'asseoir près de lui. Elle était pieds nus et arborait une robe colorée, à dominante bleue. Laura Ashley, se fit-il la remarque. Il se rendait compte que c'était probablement la première fois qu'il la découvrait sans ses habituels pantalons de jean. Elle dégageait une impression de féminité troublante, très désirable. Il lui entoura les épaules de son bras gauche.

    - Très jolie robe, madame, remarqua-t-il.

    - N'est-ce pas ? lui répondit-elle. Je l'ai trouvée dans une des armoires du haut. Sa propriétaire n'en a certainement plus besoin.

    - Ca va ? interrogea-t-il au bout d'un moment.

    - Ca va. Puis, après deux à trois secondes, elle poursuivit : je suis bien contente qu'on ait fini de décharger l’auto. J'ai enfin l'impression d'être arrivée chez moi, de ne plus errer au hasard, dans l'inconnu.

    - Tu sais ce que nous a dit Pierre, hier soir ? Il a dit que, en tant que responsable du groupe pour l'installation des gens, il a choisi cette villa pour nous, affirma Larcher en désignant d'un mouvement de tête la maison, mais que si on veut, y en a plein d'autres un peu plus loin dans les terres. Et qui font aussi partie du territoire surveillé par eux.

    - Qu'est-ce que tu en penses, toi ? T'as envie d'aller ailleurs ?

    - Non, pour le moment, moi je suis bien ici.

    - Moi aussi. J'aime bien être près de la mer. C'est la première fois, tu sais. Je veux dire, la première fois que j'ai une maison si près de la plage. J'aime bien.

    Ils suivirent des yeux le vol aérien des goélands qui se poursuivaient en criant dans le ciel. Larcher se sentait enfin en paix avec le monde ou ce qu'il en restait. Il savait que rien n'était réglé, qu'ils auraient encore des moments difficiles mais, comparé à leur situation pas si ancienne de Paris, c'était le paradis ici. Et puis, il y avait les autres qu'ils ne connaissaient encore que par leurs voix mais qui lui plaisaient déjà. Il se pencha vers elle.

    - Tu penses à quoi ?

    Elle hésita avant de répondre.

    - A Laurent.

    - Il te manque ?

    - Non. Enfin pas comme tu pourrais croire. En réalité, j'avais une grande admiration pour lui. Parce que c'était quelqu'un de très brillant, de très dynamique. Il était curieux de tout. J'avais de l'estime pour lui, tu sais, même si je dois reconnaître que je ne le comprenais pas toujours. Et c'est vrai que, par moments, j'avais l'impression qu'on était plus tout à fait en phase, lui et moi, qu'on avait des vies... comment dire ?... parallèles, avec des préoccupations différentes. Mais j'avais de la tendresse pour Laurent, tu comprends. Alors, quand je pense à la manière dont tout ça a fini...

    Coralie avait baissé peu à peu la voix jusqu'à devenir inaudible pour Larcher qui était pourtant tout proche. Il serra la jeune femme plus fortement contre lui. Il revoyait le cadavre ensanglanté de l'homme dans la cuisine de Sainte Hippolyte et la fosse qu'il avait creusée dans l'obscurité, l'esprit en déroute. Il en frissonna malgré la douceur de l'air. Quand, le dernier jour, il avait sorti le 4X4 pour quitter tout ça, il avait vu Coralie fermer soigneusement sa maison à clé, dans un geste inutile qu'il avait parfaitement compris. Elle avait regardé autour d'elle pour une dernière vision de cet endroit qu'elle ne reverrait plus puis, de toutes ses forces, elle avait lancé le trousseau à travers les arbres comme pour une incantation au sort, une rupture définitive. Elle s'était alors avancée vers la voiture d'une démarche décidée mais, dédaignant la porte qu'il lui avait ouverte, elle avait fait le tour pour le rejoindre. Sans le regarder, elle avait demandé, la voix blanche : « Tu l'as mis où ? Laurent, tu l'as mis où ? ». Il l'avait conduite vers le bosquet et l'avait abandonnée à ses réflexions, à ses prières peut-être. Elle était restée seule quelques longues minutes. Ils n'en avaient plus jamais reparlé. Mais cela ne voulait pas dire, il le savait bien, que le souvenir de son mari ne la poursuivait pas. Même les moments les plus durs vécus par la suite, l'avenir si différent, ne pouvaient effacer le passé. Larcher, lui-même, s'était surpris plus d'une fois à repenser à Elisabeth qu'il retrouvait de temps à autre dans ses rêves. Il se revoyait dans cet hôpital où il l'avait abandonnée, impuissant. Cette pensée lui faisait mal et quand elle venait, toujours à l'improviste, il s'efforçait de la chasser le plus rapidement qu'il pouvait. Une fois, peu après leur départ de Sainte Hippolyte, il avait appelé Coralie du nom de son épouse. Terriblement désolé de son erreur, il avait adressé à la jeune femme un sourire affligé mais elle avait fait semblant de ne rien remarquer. Ces souffrances solitaires, autant que toutes celles passées en commun, le rapprochaient de Coralie, lui faisaient saisir combien elle était désormais proche de lui. Mais leurs souffrances, leurs peurs, leur solitude étaient finies. Tout ça était fini. Par moments, il avait du mal à s'en persuader. Ils étaient libres à nouveau. Libres de reconstruire ce qui pouvait l'être car il ne doutait pas que les gens qu'ils venaient de rejoindre allaient leur permettre de revivre. Différemment, évidemment, il y avait encore tant de problèmes... Mais, au moins, une certaine forme d'espoir était-elle revenue.

    Il se leva en époussetant son jean et, se mettant en marche vers la maison, il lança joyeusement :

    - C'est pas tout ça mais je commence à avoir faim. Tu casserais pas une petite graine ?

    Elle attrapa le sac contenant le revolver dont elle ne se séparait jamais et le suivit lentement.

     

      

     

    Dimanche 27 avril

      

     D'emblée, Willy, grand gaillard barbu d'une soixantaine d'années, aux gestes rares et précautionneux, et ses acolytes, leur furent sympathiques. Ils en avaient besoin. Ils sentaient qu'ils auraient eu du mal à surmonter une nouvelle déception. Mais ce premier contact réel fut excellent. Le groupe, comme ils se nommaient eux-mêmes, avait élu domicile dans une grande ferme que Larcher et Coralie n'avaient eu aucun mal à trouver. Son appellation - 128 - qui avait tellement intrigué Larcher, venait de la borne métrique qui se trouvait devant l'entrée. La ferme était gigantesque, avec de volumineux corps de bâtiments qui entouraient une cour centrale encombrée d'un nombre impressionnant de véhicules divers. Elle paraissait aussi bien protégée qu'un château-fort du Moyen-Age et servait de centre logistique à cet embryon d'organisation dont ils souhaitaient tant faire partie. Ils passèrent une soirée au plus près de ce qui rappelait l'ancienne civilisation si proche encore de leurs mémoires, dans une grande pièce éclairée par la lumière presque naturelle d'un groupe électrogène. Il s'y pressait une foule d'inconnus souriants, et même quelques enfants, qui voulaient tout savoir de leur périple. Ils furent entourés, questionnés, félicités. On leur tapa sur les épaules en de multiples gestes de bienvenue; on leur offrit de petits cadeaux; on leur donna à boire et à manger des aliments rares par les temps qui couraient. En bref, ils furent reçus comme des amis, les parents d'une même famille que l'on retrouverait avec délice après des aventures inimaginables, des difficultés insurmontables qu'ils auraient réussi à vaincre. Dans cette agitation affectueuse, Larcher avait un peu l'impression de se perdre. De retrouver ainsi une apparence de société, tant de visages inconnus mais si hospitaliers, le saoulait presque et, plus d'une fois, devant cette gentillesse, il eut les larmes aux yeux. Le cauchemar était fini. On ne chercha d'ailleurs pas à évoquer les moyens de surmonter les problèmes de l'heure, de relancer la machine comme disait Willy : ce serait pour plus tard. Quand ils résolurent, à contre cœur, de regagner leur maison, le jour commençait à se lever. Pour une nouvelle journée placée enfin sous des hospices différents. Epuisés par leur nuit d'amitié, devant la maison de la plage encore obscurcie, Larcher et Coralie regardèrent le soleil se lever dans les terres. Ils ne parlaient pas mais chacun savait que l'autre pensait la même chose : un monde nouveau apparaissait enfin devant eux. Ils n'étaient plus seuls. La société repartait.

     

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  • Lundi 28 avril

     

     

       On pouvait voir la rue principale sur pratiquement toute sa longueur. Elle s'étirait, sans le moindre signe de vie, sur plusieurs centaines de mètres. Deux voitures aux couleurs rendues imprécises par une trop longue exposition à la pluie et à la poussière étaient paisiblement garées à l'entrée du village. L'enseigne à moitié arrachée d'un poste à essence battait par intermittence au vent léger. Toutes les maisons avaient leurs volets clos mais la porte de l'une d'entre elle, toute proche, entrebâillée sur l'obscurité obsédante de son intérieur, venait rappeler qu'il n'y avait plus nulle part de lieu inviolable à moins de le défendre les armes à la main. Limoges lui fit un léger signe de sa mitraillette et, sans se soucier de sa réponse, se mit à avancer lentement dans la rue, à la manière des commandos, courbé en avant, arme pointée droit devant et le regard dirigé vers les étages supérieurs des habitations. C'était un petit homme maigre, d'âge moyen, vêtu d'une tenue paramilitaire dépareillée qu'il ne quittait jamais. Taciturne, il ne s'exprimait que par quelques monosyllabes jetés comme à regret et toujours pour une raison très justifiée. Il s'était présenté à la ferme deux semaines plus tôt et, après les quelques heures d'observation de rigueur, avait été accepté sans autre formalité. Son calme et son ardeur à la tâche l'avaient vite rendu indispensable. On ne savait pas si Limoges était son véritable nom ou s'il l'avait choisi en souvenir de la ville et cela n'avait d'ailleurs aucune importance. Larcher lui emboîta le pas, deux mètres derrière lui. Il ne discuta pas ces précautions de guerre civile qu'en d'autres temps il aurait trouvées parfaitement ridicules. Dans le même instant, de l'autre côté de la rue, Zigzag et Stephie, une très jeune fille brune dont l'apparente jeunesse cachait une volonté de fer, s'avançaient lentement en rasant les murs. Arrivé à la hauteur de la porte entrouverte, Limoges fit signe aux autres de s'arrêter puis, d'un violent coup de botte, il envoya s'écraser le panneau contre la pierre. Se protégeant dans l'encoignure, il  braqua sa mitraillette vers l'intérieur. Rien ne bougea. Une fois de plus, Larcher sentit une profonde nostalgie l'envahir à la pensée de ce qu'était devenu son pays. Ils descendirent le reste de la rue, toujours aussi silencieux et prudents. Limoges se tourna enfin vers ses compagnons et, d'une voix indifférente, déclara :

    - Personne.

    On aurait pu croire qu'il le regrettait presque. Zigzag haussa les épaules. C'était un individu étrange. Dès la première fois où il l'avait aperçu, Larcher avait ressenti à son égard un mélange d'attirance et de répulsion qu'il ne pouvait expliquer. Bien qu'il soit probablement assez jeune, on ne pouvait pas vraiment lui donner un âge précis. C'était peut-être dû à son physique curieux qui combinait une apparente fragilité sous la forme d'un grand corps très maigre, presque squelettique, décharné, et une dureté sous-jacente, une puissance à fleur de peau, la volonté de celui qui a connu tant d'épreuves, vu tant de souffrances, qu'il en est resté quelque part indifférent à tout. Le teint mat, il s'habillait toujours de noir, et arborait en toutes circonstances une casquette de base-ball ornée des seuls mots "Black Indians", noire elle-aussi. On avait expliqué à Larcher qu'il devait son étrange surnom au fait que, lorsqu'il conduisait une voiture, à chaque fois qu'il croyait discerner un élément suspect - reflet inattendu ou mouvement inhabituel - il tournait brutalement son volant de gauche à droite, en un geste inconscient destiné à le mettre à l'abri d'un éventuel projectile. Il mettait mal à l'aise ceux qui le connaissaient peu. Il se tourna vers les maisons qu'il contempla un bref instant avant de murmurer entre ses dents, comme pour lui-même :

    - M'ouais. Je crois aussi.

    Larcher sentit se relâcher la tension de ses muscles bien qu'il s'inquiéta sérieusement d'une éventuelle présence hostile retranchée quelque part au sein de ces pierres muettes. Les trois autres ne paraissaient pas s'en soucier. C'était sa première mission d'exploration avec le groupe. Joy leur avait dit que deux ou trois hommes vraisemblablement armés avaient été aperçus marchant dans la direction du village par une de leurs voitures et ils avaient décidé d'aller voir de plus près de quoi il s'agissait. Il laissa courir son regard sur les murs anonymes. Après son voyage éprouvant avec Coralie, il aurait préféré rester se reposer sur la plage et essayer d'oublier cette misère mais il comprenait aussi que ce genre d'expédition, pour dangereux et désagréable qu'il fut, était une des conditions de leur relative tranquillité, et peut-être aussi un moyen de le tester, lui, Larcher. La jeune fille brune lui toucha le bras en souriant.

    - Alors, quelle impression ça fait d'être plongé dans la guerre ? lui demanda-t-elle. Parce que c'est la guerre, tu sais. Même si on n'est pas vraiment d'accord...

    Zigzag venait d'entrer dans une petite boulangerie, un des deux magasins du village avec le Tabac-Buvette dont on pouvait apercevoir la civette intacte, un peu plus bas, de l'autre côté de la rue. Il en ressortit presque aussitôt et, devant l’œil interrogateur de Limoges, il crut bon de préciser :

    - Allez pas là-dedans, c'est plein de cadavres !

    - Hein ? Récents ? demanda Larcher alarmé.

    - Mais non, répondit Zigzag, ceux-là, ce sont plus que des squelettes ou presque. Sont morts dès le début, probable.

    Il riait de sa plaisanterie. Stephie, désignant le Tabac, proposa :

    - Si on allait plutôt boire un coup la-bas ? On trouvera bien une ou deux boites de bière...

    Le Tabac avait été vandalisé et ils eurent du mal à se faire une place au milieu du mobilier renversé, des débris de verre, des objets éparpillés par des mains avides de pillage. Poussant un petit cri de victoire, Stephie revint de sa recherche avec une demi-douzaine de bouteilles de soda. Larcher, assis avec ses compagnons autour d'une table bancale, se sentait infiniment plus à l'aise dans la petite salle dévastée qu'en terrain découvert.

    - Vous avez eu souvent des problèmes au cours de ce type d'expéditions ? adressa-t-il à Zigzag

    - Pas souvent heureusement, répondit ce dernier en reposant sa bouteille de Seven-Up. Mais, faut être quand même très prudent, on sait jamais ce qui peut arriver. Tiens, demande à Stephie, tu verras.

    Larcher tourna les yeux vers la jeune fille dont le visage s'était assombri. Devant son silence, il s'apprêtait à changer de sujet quand, baissant la tête,  elle reprit la parole d'un ton contracté.

    - Il fait allusion à des écolos qui ont eu des ennuis, il y a trois semaines. On venait juste de rencontrer Willy et quelques autres. Moi, comme j'habite la région depuis toujours, je leur servais de guide pour trouver une baraque qui aurait pu nous convenir comme position de repli. Tu comprends, on était déjà une trentaine de personnes au total et on voulait se regrouper. Alors, à une quinzaine de kilomètres au nord d'ici, près d'Escource, un bled pas très loin de l'autoroute, on a vu une ferme qui aurait pu faire l'affaire. Mais, y avait déjà des gens. Des sortes de hippies, tu vois, l'homme, la femme et trois petits gosses. On n'a pas été mal reçus. Plutôt bien, même. Le type, c'était une caricature de John Lennon. Petites lunettes cerclées et tout le tremblement. Le genre on est tous des frères, faut profiter de la situation pour s'entraider, pour tout recommencer sur des bases nouvelles, etc. La femme, elle, elle était étrangère, une Suédoise ou une Allemande, je sais pas. Elle parlait pas français. Vachement gentils, les gens, en fait. Willy et moi, on a pourtant insisté, que c'était dangereux, qu'il fallait pas rester tout seuls comme ça. Mais le type, il souriait. Il disait qu'il voulait vivre en paix avec sa petite famille, qu'il voulait du mal à personne, qu'il avait pas d'armes parce qu'il aurait pas su s'en servir. Enfin, tout ça, quoi. Alors, on les a laissés, qu'est-ce que tu voulais qu'on fasse d'autre ? Mais, on a décidé de repasser plus tard, pour voir si tout allait bien. Je revois encore les gosses qui riaient quand nous sommes partis et les gens qui nous faisaient des grands signes d'adieu. Ils devaient nous prendre pour des cinglés, pour des fauteurs de guerre. Et puis on a trouvé notre ferme, le 128. On n'a plus repensé à eux pendant quelques jours. Le temps de s'organiser un peu, tu comprends ? Un jour, on devait aller de ce côté là et Willy nous a dit : "Si on allait dire bonjour à nos écolos pour voir comment ils se débrouillent ?". Hop, on y va. A deux kilomètres de leur maison, on a vu une fumée au loin. Mais une grosse fumée, hein, à tous les coups celle d'un incendie. Alors, on s'est approchés mais méfiants, tu peux me croire. J'étais sûre qu'il y avait du grabuge et, effectivement, d'un peu plus près...

    Stephie se pencha vers le siège avant droit du Toyota où Willy, à l'aide d'une énorme paire de jumelles, cherchait à se faire une idée sur l'origine du panache de fumée noire qui tournoyait dans tous les sens, rabattu par des vents contraires. Elle lui désigna trois voitures qui s'éloignaient sur une route latérale. Willy lui répondit par un léger signe de tête et s'adressa à Presley, le conducteur, un vieux jeune homme chauve qui marchait en tirant la jambe, souvenir d'une mauvaise chute de cheval survenue des années auparavant.

    - Ralentis et gare toi un peu plus loin. On continuera à pied.

    Il se tourna vers l'arrière pour savoir si le deuxième véhicule, qui les suivait à distance, avait compris la manœuvre. Les voitures furent garées sur le bord de la route, tout contre l'entrée d'un champ encore protégé par une barrière soigneusement fermée. Les cinq hommes et la jeune fille se regroupèrent devant le capot du Toyota.

    - On va voir ce qui se passe, commanda Willy. Bernard et moi, on passe par la gauche. Vous deux par la droite mais gaffe, hein ? Stephie et Presley, vous restez pour surveiller les voitures. En cas de problème, deux coups de klaxon, d'accord ?

    - Non, moi, je viens avec vous, affirma Stephie d'un ton décidé.

    Willy la fixa en silence deux à trois secondes puis reprit :

    - OK, tu viens.

    C'était la grange qui brûlait. Les flammes déjà hautes s'élevaient vers le ciel dans un crépitement assourdissant. La fumée intense était par moments rabattue dans la cour centrale. Toussant et crachant, Willy et ses deux compagnons virent les deux autres les rejoindre. Ils avaient contourné la ferme sans rien remarquer d'autre d'anormal. Willy se retourna vers la jeune fille.

    - Steph, tu restes dans la cour et tu surveilles. Nous, on va voir à l'intérieur.

    Les quatre hommes s'approchèrent de la porte ouverte. Appelant pour prévenir les occupants, Willy entra. La première chose qu'il vit en pénétrant, ce fut un tout petit chien blanc et noir étendu en travers, apparemment coupé en deux par un coup de hache. Il enjamba le misérable cadavre, revolver braqué, essayant d'accoutumer ses yeux à la faible lumière de la pièce. S'avançant lentement, il faillit glisser sur une immense flaque de sang, ne se rattrapant qu'au tout dernier moment. C'était une boucherie atroce. Devant lui, affalé dans le bas de l'escalier, le hippie était allongé jambes et bras écartés, couvert de tant de blessures à l'arme blanche qu'on avait l'impression d'une unique et gigantesque plaie. Le sang, abondamment répandu ne permettait plus de distinguer la couleur de ses vêtements. Chose incroyable, il respirait encore. Quand Willy s'approcha de lui, l'homme eut un petit mouvement de la tête comme s'il voulait dire quelque chose. Willy se pencha. Dans une espèce de croassement, l'homme essaya de parler mais on ne pouvait pas le comprendre. Il arriva quand même à chuchoter dans un ultime effort :

    - Les enfants... Les enfants...

    Epuisé, il ferma les yeux et s'immobilisa définitivement dans un spasme presque imperceptible. Willy ne pouvait plus rien pour lui. Il scruta du regard dans le désordre. Un peu plus loin, le corps dénudé de la femme était étendu, inerte. Avec horreur, Willy s'aperçut qu'elle avait été décapitée. Il se redressa au bord de la nausée et regarda ses hommes qui étaient restés pétrifiés près de l'entrée. L'odeur acre du sang rendait sa respiration malaisée et, pris de faiblesse, Willy sut qu'il devait immédiatement rallier  l'extérieur. C'est alors qu'il entendit crier Stephie. Quand il sortit, muette d'effroi, elle désignait du bras la grange en feu. Au premier étage ouvert du bâtiment, les silhouettes de deux des enfants s'agitaient. Le bruit de l'incendie couvrait leurs cris et leurs pleurs. S'avançant le plus près possible, Willy hurla, imité par les autres.

    - Sautez ! Sautez vite tout de suite ! N'ayez pas peur, on vous rattrapera. Vite. Sautez !

    Un des deux enfants - on ne voyait pas le troisième - hésitait. En pleurant, il s'approchait du bord puis reculait. Durant un moment infime, le temps donna l'impression de se figer puis, soudain, dans un énorme appel d'air, toute la grange s'enflamma. Quelques secondes plus tard, elle s'écroulait dans une formidable gerbe d'étincelles. Willy se retourna vers Stéphie qui oscillait sur elle-même, au bord de l'évanouissement. Il la rattrapa de justesse. Il pleurait à chaudes larmes en la serrant contre lui et criait :

    - Je les avais prévenus, merde, je les avais prévenus ! Pourquoi mais pourquoi ?

    Bernard, un grand blond en chemise à carreaux, tentait d'expliquer aux autres qui avaient regardé impuissants cette scène abominable :

    - Les salauds ! Les salauds ! Quand ils ont vu que les mômes étaient planqués dans la grange, ils y ont foutu le feu. Par pure saloperie ! Faut être vraiment dégueulasse pour faire ça, nom de Dieu ! Mais qui ça peut être ces ordures, putain !

    - On saura jamais, répondit Willy. Ils sont loin à présent.

    Devant tant de violence, il serrait ses poings de rage, jusqu'à en blanchir les jointures de ses doigts.

    - Allez, il faut enterrer ces malheureux, poursuivit-il. On leur doit bien ça. Dire qu'à une heure près...

       Stephie lui prit le bras en murmurant doucement :

    - On pouvait rien faire, Willy. Ca serait arrivé à un moment ou à un autre, tu sais. Ils voulaient pas t'écouter.

    Ils enveloppèrent les corps avec des couvertures trouvées dans une des chambres du haut. Assis sur le pas de la porte, Willy observait, consterné, les ruines de la grange qui achevait de se consumer. Stéphie s'était écartée et jouait machinalement du pied avec une pierre, les yeux fixés sur le sol inégal de la cour. Au moment où les deux autres hommes de Willy revenaient avec des pelles, Bernard, qui était resté dans la maison et qui furetait près de l'escalier, fit un bond en arrière et hurla :

    - Willy, y a un mec, là !

    Tous se précipitèrent. Un homme était effectivement étendu sous l'escalier, probablement abandonné par ses comparses dans leur fuite hâtive. Se sentant découvert, il s'avança vers eux en rampant, une jambe cassée. Willy s'approcha de lui en sifflant doucement.

    - Mais on dirait qu'il s'est bien défendu, notre écolo. Il en a amochées quelques unes de ces ordures.

    Il décocha un coup de pied à la forme étendue devant lui qui poussa un petit cri geignard. L'homme devait avoir environ vingt-cinq ans. Ses cheveux noirs collés de sueur lui tombaient sur les yeux et une terreur abjecte avait envahi son visage. Appuyé sur un coude, il regardait Willy en levant son autre bras dans un puéril geste de défense. Sans que personne ne lui ait rien demandé, il se mit à crier d'une voix aiguë, les mots se bousculant dans sa bouche au point d'en devenir incompréhensibles.

    - C'est pas moi, je le jure ! Je voulais pas ! C'est les autres ! Y m'ont forcé ! J'étais leur prisonnier, je pouvais rien faire !

    Dans l'espace confiné, le fracas de la détonation fut assourdissant. La tête de l'homme explosa littéralement, projetant des débris sanglants partout. Les oreilles sifflantes, Willy se retourna vers Bernard dont le pistolet fumait.

    - Excuse, Willy, lança ce dernier, mais je pouvais plus écouter cette charogne.

    - T'as bien fait, répondit Willy.

    Larcher regardait par la fenêtre brisée du Tabac. Il en avait assez de ces horreurs, de ces scènes de cauchemars mille fois répétées. Pourtant, il semblait impossible de les éviter dans ce monde en folie. Quand ces tueries se termineraient elles donc ? se répétait-il. Stéphie avait baissé la tête puis, fixant à nouveau Larcher, elle poursuivit :

    - Tu comprends pourquoi c'est la guerre ? Tant qu'il y aura des salauds comme ça qui se baladent... Willy dit que le pire, c'est de penser que ces gens sont des gens normaux. Pas des Viraux. Enfin, pas tous. Des salauds qui profitent du malheur des autres. Willy, il dit aussi qu'avant, ces gens-là, c'étaient des gens bien calmes, qui faisaient consciencieusement leur petit boulot. Qui avaient des femmes ou des maris, des enfants. Qui allaient avec eux en vacances au mois d'août et qui disaient toujours poliment bonjour à leurs voisins.

    - Et qui cassaient aussi de temps en temps dans les banlieues, coupa Limoges. Y a rien de nouveau sous le soleil.

    Ses trois compagnons le regardèrent avec surprise. C'était une des phrases les plus longues qu'ils lui aient jamais entendu dire.

     

      

    Mercredi 30 avril

     

     

    A deux kilomètres de l'embranchement, Larcher aperçut un véhicule qui venait à sa rencontre. Il freina puis arrêta le break Volvo qu'il rapatriait du 128. Il pouvait à présent mieux distinguer l'engin qui, à cent mètres environ, lui faisait face.  C'était une camionnette rouge parfaitement inconnue. Son conducteur avait également ralenti puis, comme pris d'une inspiration subite, il relança son véhicule et, sans plus s'occuper de Larcher, le dépassa dans un emballement de moteur. Larcher regarda la camionnette disparaître dans son rétroviseur. Surpris de cette présence inattendue, il mit quelques secondes avant de réenclencher la boite automatique de sa voiture. Deux minutes plus tard, il s'engagea dans le chemin de terre, fortement secoué, comme il l'avait prévu, par les inégalités du sol. Au 128, il n'y avait plus de 4X4 disponible et il avait dû se contenter du seul break accessible. Il secoua la tête. Tant pis. De toute façon, la Volvo ne devait leur servir que de véhicule de secours. Au dernier tournant, il distingua la maison dont les fenêtres brillaient au soleil du début de l'après-midi. Tout paraissait calme, tranquille, et, pourtant, d'un coup, un pressentiment s'empara de lui. Leur 4X4 était toujours au même endroit, bien rangé comme lorsqu'il était parti une heure et demie plus tôt, mais Coralie, qui aurait dû guetter son retour, ne se montra pas. Son cœur s'accéléra quand il devina plus qu'il ne la vit la porte d'entrée grande ouverte, d'une manière tout à fait inhabituelle. Il ne prit que le temps d'arrêter son moteur et se rua vers la maison. Les chaises renversées, de la vaisselle brisée, confirmèrent ses soupçons. Hurlant de peur, il parcourut fébrilement les pièces du bas avant de s'élancer dans les chambres du premier étage. Là, tout était en ordre mais pas de Coralie. Au bord de l'évanouissement, agité par une angoisse extrême, il ressortit de la maison, tournant autour d'elle au hasard, dans une confusion totale. Il criait le nom de son amie mais seuls le silence et le bruissement du vent dans les arbres lui répondaient. Maintenant, il en était sûr, Coralie avait disparu. Enlevée, blessée, peut-être. Mais comment ? Par où les salopards étaient-ils arrivés pour qu'elle ne les entende pas, qu'elle se laisse faire sans se défendre ? Mais il était complètement stupide. Bien sûr qu'elle s'était défendue. Le désordre du mobilier au rez-de-chaussée était là pour en témoigner. Par la plage ? Ils étaient arrivés par la plage ? A moins que... La camionnette rouge ! Il y repensa soudain. C'était ça. Il s'appuya contre un des murs de la maison et passa une main tremblante sur son visage en sueur. Que faire ? Se lancer à leur poursuite. Tout de suite. Ils n'avaient pas beaucoup d'avance. Dix minutes, un quart d'heure à tout casser. C'était jouable. Il s'élança en direction de la Volvo dont la portière encore ouverte semblait l'attendre puis s'arrêta net. Prévenir les autres. Prévenir Willy. Sans savoir comment, il se retrouva au premier, face au matériel de CB. Ses doigts fébriles n'arrivaient pas à effectuer les manœuvres nécessaires. Enfin, au comble du désespoir, il entendit la voix de Joy.

    - Joy, Joy, vite, préviens les autres. Coralie a disparu. On l'a enlevée.

    - Hein, c'est toi, Julien ? Mais qu'est-ce que...

    - On a enlevé Coralie que je te dis. A l'instant. Je crois même que j'ai repéré leur bagnole. J'y vais.

    - Julien, attends. On arrive. Ne pars pas seul. Il faut absolument que...

    - Préviens les autres. J'y vais. Tout de suite. Y a encore une chance... Vers le sud, merde. Vers Saint Julien.

    - Non, attends...

    Mais Larcher avait déjà rejeté son micro et s'était élancé dans l'escalier. Il ne prit pas la peine de refermer la porte d'entrée : qu'est-ce qu'il en avait à foutre à présent ? Un bond jusqu'à la voiture, puis, au dernier moment, il obliqua vers le 4X4, sûrement plus résistant et tout aussi rapide. Mais il n'en avait pas les clés. Pas le temps de fouiller la maison. Retour vers la voiture.  Ensuite le chemin de terre à toute vitesse malgré les plaintes de l'automobile malmenée. Parvenu à l'intersection de la route, il ralentit, conscient tout à coup que, s'il voulait rattraper les salopards, il devait ménager son véhicule. Il regarda un bref instant la route déserte et s'engagea, désespéré, sur la droite. Il avait l'impression de revivre une scène passée. En réalité, il le comprenait à présent, malgré tout ce qu'il avait espéré, il n'était jamais sorti du cauchemar.

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