• chapitre cinq

    Lundi 31 mars


         Carrefour Sèvres-Babylone, l'encombrement était intense et pourtant on ne pouvait distinguer aucun mouvement en dehors de ceux des feuilles naissantes des arbres qui frémissaient faiblement par instants ou d'un papier qui, de temps à autre, voltigeait erratiquement. Des dizaines de véhicules étaient entremêlés dans tous les sens sur la place et jusque sur les trottoirs du boulevard Raspail et de la rue de Sèvres. Des dizaines, des centaines de voitures, des camions, un autobus renversé en plein centre de la chaussée, mais rien ne bougeait. Emergeant du hall de l'hôtel Lutetia, un grand homme roux s'avança sur le trottoir et contempla avec jubilation le grotesque spectacle qui s'offrait à ses yeux. Il était grand, plus d'1 mètre 90. Sa taille paraissait encore plus élevée en raison de l'imperméable gris qui lui descendait presque jusqu'aux chevilles et qui rappelait ces cache-poussière qui avaient jadis fait la renommée de certains westerns-spaghettis. Il tenait à la main gauche un fusil à canon scié négligemment abaissé vers le sol. Il passa sa main droite dans ses cheveux longs et sales, resta plusieurs secondes songeur avant de se retourner vers le bâtiment.
            - Alors, bordel de Dieu, vous vous amenez, oui ou merde ?
       L'un après l'autre, quatre individus aussi sales que lui émergèrent de la pénombre et vinrent l'encadrer. Le plus gros d'entre eux, bizarrement coiffé d'une sorte de chapeau haut-de-forme à la couleur noirâtre délavée, cracha par terre. Le grand roux fit un écart, soudain furieux.
           - Eh, Sammy, tu me cherches ou quoi ? hurla-t-il en regardant ses bottes poussiéreuses.
         Les trois autres s'esclaffèrent.
           - Y a pas d'offense, Jude. L'ai pas fait exprès, éructa le gros.
         Le roux haussa les épaules, s'avança sur le boulevard et, sans presque prendre d'élan, il sauta sur le capot d'une 207 rouge qui se trouvait devant lui. Ses bottes imprimèrent profondément leurs traces sur la voiture et l'homme, en déséquilibre inattendu, faillit retomber en arrière. Sans bouger de sa place, le gros lui lança :
              - Eh, Jude, mon pote, tu vas te péter la gueule. Fais gaffe.
         Le roux ne chercha pas à lui répondre. Il reprit son élan et sauta sur la voiture voisine puis sur la suivante. Ses quatre acolytes applaudissaient en riant à chacun de ses sauts. De voiture en voiture, Jude se retrouva au milieu du boulevard Raspail, sur le capot d'une BMW bleue où il s'arrêta. Il se pencha pour observer le pare-brise de l'automobile. En son centre, on distinguait un trou parfaitement rond dans le verre. L'orifice d'entrée d'une balle perdue. Derrière le volant, il pouvait voir le cadavre raidi, déjà en voie de décomposition, d'une femme blonde dont le rictus semblait le narguer. Sur le siège de droite, un empilement de valises et de vêtements. Mais ce qui avait attiré le regard de Jude, c'était un mouvement à l'arrière du véhicule. Un chien. Un cocker, roux comme lui, qui l'observait avec des yeux fous. Jude leva son fusil puis le rabaissa, sauta sur l'asphalte, contourna la voiture et balança sa crosse dans la lunette arrière qui explosa. Une puanteur abjecte lui fit faire la grimace. Introduisant avec précaution sa main gantée par l'orifice, il fit sauter la condamnation et ouvrit la portière.
              - Allez, mon pote. Sors de là. C'est mon jour de bonté.
         Le chien hésita, renifla l'air frais puis, vif comme l'éclair, se rua à l'extérieur. Jude le regarda se faufiler sous les voitures voisines et se perdre au loin. Les autres s'étaient approchés en contournant les cercueils de taule.
            - Ben lors, Jude, tu t'entraînes plus au tir ? s'exclama le plus jeune, un Noir tout en jeans.
           - Ta gueule, le black, c'est mon jour de bonté que je te dis. Et puis, je vais pas gâcher une balle pour c'te merde. Allez, on s'arrache. On se fait chier ici.
         Le petit groupe se dirigea vers le haut du boulevard Raspail au moment où les premières gouttes d'eau commençaient à tomber mais aucun des cinq hommes n'y prêta attention. Ils surveillaient uniquement d'éventuels mouvements, un bruit, une voix qui auraient trahi une présence humaine, l'ennemi. Plus on avançait, plus il y avait de voitures enchevêtrées. Et quelques cadavres pourrissants qui rappelaient qu'à cet endroit, quelques jours, plus tôt, il y avait eu de violentes émeutes.
              - Ca schlingue, ici, merde ! murmura Sammy.
         - T'as qu'à te boucher le pif, Ducon, répondit Jude en regardant ailleurs.
         Jude était d'excellente humeur. Depuis une semaine, il avait enfin l'impression de vivre. Il se rappelait à peine son existence d'avant quand, brancardier à l'hôpital Lariboisière, il devait subir la loi des petits chefs, les vexations, la dictature des autres, lui, avec ses potentialités, son intelligence. Fini tout ça, se répétait-il sans cesse, maintenant, c'est moi qui commande. Dans ce monde pourri, c'est moi le chef. Parce que je suis le plus capable, le plus apte à survivre. Eh, oui, messieurs, mesdames, ce monde dégueulasse est mort, fini, enterré. Les règles ont changé. Tout a changé. Jusqu'à mon nom, Jude. Il ne se rappelait même plus où il l'avait trouvé, ce nom, ni qui le premier l'avait appelé ainsi. Nouveau nom, nouvelle identité pour un monde nouveau, qui appartenait à des mecs comme lui, les meilleurs. Il éclata de rire et bientôt les autres se joignirent à lui. Il s'arrêta de rire aussi vite qu'il avait commencé, regarda ses compagnons.
             - Qu'est-ce que vous avez à vous gondoler, bande de ploucs ?
               - Rien, rien, mon pote, murmura Sammy, on est content parce que t'es content, c'est tout. Puis voyant que la conversation prenait un tour dangereux et que Jude semblait sur le point de démarrer une de ses fréquentes crises de rage, il poursuivit : Dis, Jude, tu crois pas qu'on devrait ratonner une ou deux baraques par ici ? P't être qu'on trouverait une gonzesse comme l'autre jour, histoire de se marrer un peu, non ?
         Jude s'était arrêté de marcher. Il fixa de petits yeux bleus et méchants sur son interlocuteur qui, mal à l'aise, se tortilla sur place. Un bruit de voix détourna leur attention. Un homme venait à leur rencontre en gesticulant et en criant. Jude se remit à sourire.
                  - Attendez, les mecs, y a p't être mieux à faire.

     


         Durant ce premier week-end de crise, Larcher n'avait pas chômé. Au début, après avoir lu le journal, il était resté un long moment abattu, prostré, replongeant ainsi de quelques heures en arrière mais, cette fois, c'était son propre sort qui le préoccupait. Il avait eu beau retourner le problème dans tous les sens, il ne voyait pas comment il pouvait éviter d'être à son tour contaminé. Bien que n'ayant que peu de lumières en médecine - et singulièrement en infectiologie - il n'était pas assez fou pour espérer un seul instant passer au travers. Même en se calfeutrant dans un endroit isolé, même en fuyant toute présence humaine. D'ailleurs, il s'était demandé ce qu'une telle solution lui aurait apporté, à part cette même folie qu'il cherchait précisément à éviter. Larcher était un esprit raisonnable, c'est-à-dire, en définitive, plutôt optimiste. Déjà, par le passé, confronté à des situations sur lesquelles il n'avait pas prise, il avait fini par s'accommoder, par se faire une raison. Son existence présente était des plus menacées, il le savait bien, mais il était arrivé à se convaincre que se cacher la tête dans le sable ne changerait rien à l'affaire. Il avait donc décidé de prendre le maximum de précautions raisonnables pour vivre le plus longtemps mais le plus confortablement possible. Concernant le reste, on verrait bien. Sortant de sa méditation, sinon rassuré du moins renforcé dans sa détermination de ne pas renoncer, il avait mis sur pied un plan de bataille destiné à assurer sa survie immédiate. Il avait commencé par faire le compte des provisions laissées par sa femme. Toutes les denrées surgelées allaient être rapidement perdues en raison de l'absence d'électricité et il n'y avait que peu de conserves : il lui fallait donc se ravitailler. Pour cela, il devait se procurer un véhicule autre que sa voiture trop peu défendable et qu'il n'était d'ailleurs pas sûr de retrouver intacte.
           Le samedi en fin de soirée, enveloppé dans sa parka sombre, le Lüger d'une main et la Maglite éteinte de l'autre, il s'était fondu dans la nuit froide. La ville plongée dans l'obscurité représentait un univers totalement nouveau pour lui. Il n'avait pas reconnu grand chose de ces lieux où il avait pourtant passé tant d'heures de sa vie. Heureusement, la lune qui éclairait par intermittence son chemin lui avait permis de progresser assez rapidement vers le but qu'il s'était fixé : le concessionnaire automobile de la rue Lecourbe. Malgré l'absence apparente de présence humaine, de multiples bruits l'avaient fait sursauter plus d'une fois. Toute une vie nocturne continuait, fantômes épars d'une civilisation qui s'éteignait : miaulements de chats, aboiements lointains, claquements de volets, sons inidentifiables et qu'il était arrivé progressivement à distinguer sinon à reconnaître. La chance l'avait servi. Arrivé en rasant les murs près du magasin, il s'était directement rendu dans la cour latérale où il savait que l'on entreposait les réserves de véhicules. Il jeta d'emblée son dévolu sur une Range Rover flambant neuve qui miroitait faiblement dans la nuit. Il ne lui était plus resté qu'à s'en procurer les clés. Il avait pu entrer sans difficulté dans le magasin dont la porte était grande ouverte, apparemment fracturée par quelque pillard qui avait eu une idée voisine de la sienne. Il avait dû chercher de longues minutes les clés de contact du véhicule et était tombé dessus par hasard, au moment où il se demandait si la prudence ne lui soufflait pas de renoncer provisoirement. Le 4X4 n'avait que peu d'essence, suffisamment néanmoins pour qu'il ait pu rapatrier sa prise jusqu'au garage souterrain de la rue Duranton. En chemin, mis en confiance par la réussite de ses opérations, il avait même fait un détour par l'armurerie de la rue Saint Lambert. Là, il avait eu plus de difficulté pour s'introduire dans l'établissement mais avait fini par y parvenir sans faire trop de bruit. Il en était ressorti chargé de deux revolvers, d'un fusil à pompe et de suffisamment de munitions pour soutenir un siège. Sur le chemin du retour, euphorique, il en était arrivé au point de ne plus se soucier du bruit du moteur dont le vacarme semblait porter à des kilomètres. Revenu à son domicile, enfermé à double tour et avant d'allumer la lampe à gaz qu'il avait également subtilisée chez l'armurier, il avait pris la précaution de clore le plus hermétiquement possible ses volets. Au cours de son périple, il avait en effet remarqué quelques rares lueurs de bougies dans certains immeubles et si ces témoignages de vie l'avait réconforté en lui prouvant qu'il n'était pas tout à fait seul dans sa situation, il ne pouvait que désapprouver ce qu'il considérait comme de véritables appels au meurtre, compte-tenu de la faune qui devait vraisemblablement errer aux alentours. Cette nuit-là, épuisé par toutes ses angoisses, il avait dormi tranquillement, uniquement réveillé au petit jour par le bruit d'une conversation animée suivi d'un cri de femme. Immédiatement attentif, il avait guetté mais, rien ne se produisant plus, il avait replongé dans un sommeil sans rêve.
         Il avait passé son dimanche à mettre de l'ordre dans son appartement et à se familiariser avec le maniement de ses nouvelles armes. Il n'était sorti que quelques minutes pour aller vérifier que la Jeep était toujours intacte dans son box. Ayant enfin devant lui suffisamment de recul et de temps pour commencer à réfléchir, il était arrivé à la conclusion qu'il lui fallait quitter Paris, ville bien trop dangereuse et certainement sans avenir pour quelqu'un comme lui. Il se proposait toutefois de laisser passer quelques jours, pour voir comment la situation évoluerait. Au fond de lui, il se disait sans trop y croire qu'il était possible que les autorités, qui devaient bien encore exister quelque part, allaient peut-être trouver un moyen de redresser la situation. Sinon, il partirait mais sans savoir véritablement pour où. Dans l'intervalle, s'il ne voulait pas mourir de faim et de soif, il lui fallait faire des provisions. Il programma pour le lendemain une visite dans un quelconque supermarché.

     


           Larcher se réjouissait d'avoir su se procurer le 4X4. Il l'avait bourrée de jerricans d'essence volés dans une station service près de la place Balard, au prix d'une forte suée à pomper manuellement le carburant dans les citernes paralysées. Remontant en direction du Monoprix de la rue de Vaugirard, il avait pu constater combien la circulation était difficile dans ces rues encombrées de véhicules abandonnés. Plus d'une fois, il avait dû manœuvrer sur les trottoirs pour éviter les divers obstacles éparpillés par la panique d'une fuite éperdue. Le Range répondait parfaitement bien à présent qu'il en dominait la conduite. Il avait croisé quelques rares silhouettes, un ou deux groupes, qu'il avait pris grand soin d'éviter du mieux qu'il pouvait. A la hauteur de la rue Leriche, il lui sembla apercevoir au loin, vers le carrefour Convention, un convoi d'allure militaire et il arrêta sa voiture en catastrophe, le cœur battant. Il fit le mort un bon quart d'heure avant de reprendre sa route lentement, les yeux aux aguets. Garant la Jeep le plus près possible du Monoprix aux vitrines éventrées, il attendit encore plusieurs minutes avant de s'aventurer dans la pénombre du magasin. Le désordre à l'intérieur était extrême mais il se rendit vite compte que la majorité des denrées était encore récupérable. Il s'empara d'un caddy abandonné et parcourut les rayons. A l'exception du clair-obscur oppressant, il aurait pu se croire en train de faire ses courses un après-midi comme les autres. Poussé par une angoisse sourde en raison de sa vulnérabilité, d'une main il entassait rapidement les produits, tenant de l'autre son fusil à pompe. Alors qu'il se penchait pour attraper des paquets de riz, il eut la sensation d'une présence, d'une odeur de sueur et de crasse. Avant qu'il ait pu réagir, un coup violent expédia son arme à plusieurs mètres tandis qu'un bras ferme lui enfonçait le canon d'un revolver dans les côtes.
               - Salut, p'tite tête. Alors on fait ses courses ?
         Sous la menace de l'arme, il se retourna lentement. Dans le contre-jour, il distinguait un homme corpulent et de petite taille, affublé d'un vieux chapeau haut de forme, qui hochait gentiment la tête. Il chercha du regard un moyen de s'échapper mais le gros recula d'un pas et lui désigna l'entrée du magasin avec son revolver.
              - Te fatigue-pas, mon pote, on va aller se faire une p'tite ballade, toi et moi, s'exclama l'homme.
         La lumière grise du jour le fit cligner des yeux tandis que, l'esprit en déroute, il ressortait sur le trottoir, l'individu dans son dos. La pluie qui s'était remise à tomber rehaussait le caractère misérable de sa situation.
                - Jude, mon p'tit pote, vise un peu ce que je te ramène...
         Un petit groupe s'avançait vers eux. En tête marchait un grand type en imperméable gris, une sucette à la bouche. Derrière lui, deux hommes en poussaient un troisième, un vieux en costume trois pièces maculé de boue, le visage ensanglanté et qui gémissait faiblement. Un jeune Noir en jeans les suivait, un énorme radio-cassettes comme il n’en avait pas vu depuis des années sur l'épaule, se dandinant au rythme d'une salsa. Orange Mécanique, merde, une caricature de film d'épouvante, se murmura Larcher, au comble du désespoir. Le grand type s'arrêta à quelques mètres de lui, cracha sa sucette et mit ses mains sur ses hanches.
                - Voyez-vous ça, voyez-vous ça ! jeta-t-il. Mais c'est qu'tu deviens bon, mon vieux Sammy. J'vais finir par t'balancer une médaille, tu sais. Alors, adressa-t-il à Larcher, qu'ek tu fabriquais donc là-dedans ? T'étais pas un peu en train d'piquer des trucs, toi ? Mais tu sais pas que c'est illégal, ça ? Hmm ? Tu s'rais donc un p'tit salopard, toi aussi. Alors qu'y a déjà tant de malheurs dans c'te bas monde ! Pas bien, ça, pas bien du tout.
         Jude ouvrit lentement son imperméable, en sortit son fusil à canon scié de la poche intérieure puis se tourna vers ses acolytes.
             - Messieurs, il va falloir aviser. D'une certaine manière, nous représentons la Loi dans cette ville, vous savez. En attendant le retour des légitimes autorités, bien sûr. Et il y a certains... Hmm... débordements que nous ne pouvons pas tolérer.
                 - Mais on est tous dans le même... tenta de dire Larcher.
               - Ta gueule, fleur de nave. On va tous aller faire un petit tour dans la cabine là-bas. En route !
         Il désignait un abri-bus vers lequel le groupe se mit en marche. Il avait beau chercher, Larcher ne voyait pas comment se sortir de ce guêpier. Et pourtant, c'était urgent, l'attitude de ces malades ne lui laissait aucun doute là-dessus. Dans l'abribus, on les fit asseoir, lui et le vieux, sur le banc qui avait connu dans un passé récent des heures plus pacifiques. Jude se planta devant ses prisonniers, le fusil à demi levé, menaçant alternativement l'un et l'autre.
              - Messieurs, comme vous le savez sans doute, commença-t-il, il est assez difficile en ces temps troublés de trouver un tribunal susceptible de statuer sur un cas comme le vôtre. Il nous faudra donc improviser. Mais commençons par le commencement. Toi, d'abord, adressa-t-il au vieux, qu'est-ce que t'as à dire pour ta défense ? Trouble de l'ordre public à ce qu'il paraît. Tu sais que c'est ennuyeux, ça ? Hmm ? Alors, tu dis quoi ?
         Le vieux regardait par terre en se contentant de gémir. De temps à autre, il passait faiblement une main sur son visage tuméfié, en apparence indifférent à ce qui pouvait lui arriver.
              - Alors, tu sais rien, quoi. T'as rien vu. T'es pas au courant. L'est pas au courant ! s'exclama Jude en se tournant vers les autres qui se mirent à ricaner.
         La détonation soudaine retentit comme un coup de canon. Le vieux fut projeté en arrière, dans un geyser de sang tandis que la vitre de l'abribus s'écroulait avec un grand fracas. Sans réfléchir, Larcher se jeta sur Jude qui, surpris, bascula en arrière, lâchant son fusil. Larcher s'en empara vivement, se retourna vers les autres qui n'avaient pas fait le moindre geste et, sans vérifier la sécurité de l'arme, appuya sur la gâchette. Le coup emporta la moitié de la tête de Sammy et le bras gauche du Noir. Comme dans un ralenti au cinéma, Larcher vit le haut-de-forme tournoyer tandis que le corps du gros homme s'affalait lourdement. Il se releva au moment où Jude, revenu de sa surprise, se jetait sur lui, le manquant d'un cheveu. Dérapant sur le sol mouillé, il réussit à recouvrer son équilibre et, lâchant le fusil, il se lança sans se retourner dans une fuite éperdue. Il entendait les cris de douleur du Noir qui hurlait sans discontinuer. Plusieurs détonations lui firent, dans un geste instinctif et absurde, rentrer la tête dans les épaules. Il courait droit devant lui, l'esprit vidé par une angoisse totale, n'évitant qu'au dernier moment des obstacles divers qu'il n'avait pas le temps d'identifier. La peur lui donnait des ailes. Il pouvait aisément discerner à quelques dizaines de mètres derrière lui les pas de ses poursuivants et la voix rauque de Jude qui criait :
              - Attrapez-le, c't'ordure, bordel ! Le laissez pas foutre le camp, merde !
         Larcher contourna plusieurs voitures emmêlées, remonta sur le trottoir du terre-plein central de la rue de la Convention au moment où une balle faisait éclater un pare-brise derrière lui. Volant littéralement, il s'engouffra dans la bouche de métro, sauta plusieurs marches d'un seul coup et s'écrasa contre la grille tirée. Heureusement, des squatters l'avaient déjà forcée et il put s'introduire dans le couloir. Il avança sans hésiter dans le noir absolu, se heurta peu après aux portillons tournants qu'il sauta, se reçut difficilement, descendit une nouvelle volée de marches et s'arrêta à bout de souffle. Il entendait les autres qui criaient plus haut. Il avait quelques secondes devant lui. Répugnant à s'enfoncer plus avant dans ce labyrinthe sinistre, il fouilla sa poche de jean et en sortit une boîte d'allumettes. Il se trouvait dans un couloir qui se coudait à quelques pas devant lui. Il repéra une porte de service sur la gauche et, comme les cris se rapprochaient, il s'avança vers elle. La porte n'était pas fermée. Il entra.

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