• chapitre deux

     

    Jeudi 27 mars

     

     

         Larcher passa la tête par la porte de son bureau, l'air visiblement excédé.

              - Monsieur Deville n'est pas encore arrivé ?

    Isabelle Maurin-Mézeret, la jeune femme blonde qui occupait l'immense bureau d'angle de l'antichambre sursauta, brutalement arrachée à son écran d'ordinateur. Elle releva vivement les yeux vers son patron, soupira avant de répondre :

              - Monsieur Larcher, vous m'avez déjà posé la question il y a à peine cinq minutes...

              - Donc, il est pas arrivé ?

              - Pas à ma connaissance, non.

              - Eh bien, il suffisait de le dire, quoi !

         La porte claqua. Pensivement, la jeune femme la contempla deux à trois secondes puis revint à son ordinateur mais, presque aussitôt, elle haussa les épaules, se laissa tomber contre le dossier de son siège et, attrapant au passage son paquet de cigarettes, se prépara à sortir. Depuis presque quatre ans qu'elle était la secrétaire de Julien Larcher, sous-directeur de la Banque Populaire de Crédit, elle s'était habituée au caractère emporté de son patron. Elle s'en accommodait d'ailleurs parfaitement, affichant un calme serein en toutes circonstances ce qui était vraisemblablement l'explication de leur relative bonne entente. En fait, elle l'aimait bien, Larcher, et même, quand elle allait plus loin dans l'analyse de leurs rapports toujours strictement professionnels, elle s'avouait parfois en être vaguement amoureuse, phantasme flou dont l'évocation la faisait sourire. Ce qu'elle appréciait par-dessus tout chez lui, c'était cette vitalité, parfois un peu pesante évidemment, qui lui donnait l'impression de participer réellement à la vie de la banque. Suspendant provisoirement sa décision d’aller fumer une cigarette hors du bureau, elle tourna doucement son fauteuil vers la grande fenêtre qui donnait sur le jardin, sur les arbres, sur la vie en somme. Amoureuse n'est pas vraiment le mot adéquat, pensa-t-elle. Disons plutôt que j'aime surtout travailler avec lui. Même quand, comme ce matin, il donnait l'impression de ne pas tenir en place. D'ailleurs, ce matin, tout allait de travers. Un vent bizarre soufflait, presque un vent de panique. Les rares clients étaient odieux, la matinée avait commencé par une panne de l'ordinateur central et ça allait jusqu'à monsieur Deville, le Directeur, lui toujours si ponctuel, au point que c'en était devenu une légende, qui était en retard. De plus de deux heures et sans aucune explication ! Et puis, ces nouvelles à la radio qu'elle avait bien été obligée d'écouter puisqu'on ne parlait que de ça : une vague de suicides, pas moins ! Les journalistes ne savent plus quoi inventer de nos jours, avait-elle conclu avant de penser à autre chose. Dans un nouveau soupir, elle serra inconsciemment paquet de cigarettes et briquet contre sa poitrine. Des suicides. Ca ne risquait pas de lui arriver à elle. Trop calme. Trop raisonnable. Le téléphone de son bureau se mit à sonner. Un coup puis plus rien. Arrachée à son petit moment de rêverie, elle retourna le fauteuil vers l'ordinateur qui clignotait impatiemment.

         Dans son bureau, Larcher tournait en rond, incapable de se concentrer. Pour lui aussi, tout semblait aller mal. La réunion prévue à neuf heures avait déjà deux heures de retard. Et pourtant, c'était Deville lui-même qui, avec des airs mystérieux qui lui allaient fort mal, avait insisté. Hier, on aurait pu croire que l'avenir de la société dépendait de cette entrevue sur le sujet de laquelle l'autre était resté obstinément évasif. Et aujourd'hui, l'absence, le silence. Larcher trouvait cette manière d'agir détestable. Lui, il avait horreur de l'imprévu. Il aimait que les choses soient franches, qu'elles aillent vite. Pour la quatrième fois en moins de cinq minutes, il regarda sa montre, conscient de la stupidité de l'acte, de son état d'énervement. Il arracha le combiné de son socle, composa presque fébrilement le numéro de la secrétaire du Directeur, tapota nerveusement le coin de sa table. De guerre lasse, il s'apprêtait à raccrocher quand il entendit enfin la voix de madame Clément, comme essoufflée.

              - Secrétariat de Monsieur Deville.

              - Madame Clément, c'est Larcher.

              - Oui, monsieur Larcher. Non, il n'est pas encore là.

              - Mais enfin, j'avais rendez-vous avec lui à neuf heures. Il ne vous a rien dit ?

              - Non. Oui, comme je vous l'ai déjà dit, je savais qu'il devait vous voir. Je ne comprends pas. Ce n'est pas dans ses habitudes. Oui, oui. Je vous préviens dès qu'il arrive. Vous pouvez compter sur moi.

         Elle avait déjà raccroché. Larcher resta un moment, perplexe, avec le combiné dans la main. Il le jeta plus qu'il ne le reposa. D'abord, on se calme, s'exclama-t-il à haute voix. Il s'assit derrière son bureau, s'empara du dossier sur lequel il travaillait depuis la veille mais n'arriva pas à en lire la première ligne. En réalité, bien plus que l'absence du Directeur, il devait reconnaître que c'était le comportement d'Elisabeth, sa femme, qui le préoccupait. Il n'y comprenait rien. Elle, qui était toujours d'humeur à peu près égale, lui présentait à présent une figure incroyable. Depuis deux jours, ce n'était que mutisme, abattement et pleurs. Brutalement, sans raison apparente. Il avait tout tenté pour savoir ce qui l'affectait de la sorte. Il avait passé deux soirées d'enfer, face à sa femme muette, incapable d'accomplir la moindre tache habituelle et qui semblait ne plus s'intéresser à rien. Au début, il avait attendu que ça lui passe puis ne voyant rien venir, il avait tempêté, hurlé, sans plus de résultat. Il avait alors essayé la persuasion, la gentillesse. Il s'était assis des heures près d'elle, à la serrer contre lui en tentant de la faire parler. Mais elle était restée immobile, un bloc de marbre, avec sur le visage cette expression d'ennui, presque de douleur. Incompréhensible. Le premier jour, furieux, il avait quitté l'appartement en claquant la porte mais, ce matin, cela avait été encore pire, après une nuit entière pendant laquelle il l'avait entendue pleurer. S'il n'avait pas lui-même pris les choses en mains, elle ne se serait probablement jamais levée. Il l'avait difficilement traînée jusqu'à la table de la cuisine puis avait préparé, mal, un café qu'elle n'avait pas touché. Cette situation était tellement inattendue, tellement inhabituelle qu'il avait songé à appeler le docteur Grimberg, l'idée lui en revint soudain. Il reprit le téléphone mais le médecin n'était pas à son cabinet. Oui, c'était bien son jour de consultations mais il avait été appelé pour une urgence. Il ne put que laisser ses coordonnées.

         Pour se changer les idées, il décida d'aller à la Comptabilité. Dans les couloirs, l'activité paraissait réduite, le personnel rare. Surpris, il resta un instant à observer autour de lui, sans pouvoir se faire une idée. Avisant le coursier qui passait, les bras chargés de volumineux dossiers, il l'arrêta.

              - Eh bien, mon bon Chapuis, qu'est ce qui se passe aujourd'hui ? On travaille pas ?

         Le coursier, vieux bonhomme grisonnant proche de la retraite, s'arrêta à sa hauteur.

              - Ben, je sais pas, Monsieur Larcher. On dirait bien que certains se sont mis en vacances.

              - Quoi, y a une grève des transports ?

              - Moi, j'ai rien entendu de ce genre. J'peux pas vous dire. Ecoutez, Monsieur Larcher, il faut m'excuser mais...

                 - Oui, faites, mon vieux, allez y.

         Ce fut à la Comptabilité que sa secrétaire le trouva. Elle avait certainement dû faire tous les services car il ne l'avait pas prévenue de cette visite. Alors qu'il sirotait le café qu'on venait de lui offrir, un aide-comptable s'approcha pour lui apprendre que sa secrétaire le cherchait partout, qu'elle n'avait rien voulu dire par téléphone. Intrigué, il avala son fond de tasse et redescendit vers son bureau. La jeune femme l'attendait près de l'escalier et se précipita vers lui dès qu'elle l'aperçut.

              - Monsieur Larcher, vite, il faut rentrer chez vous.

         Comme il approchait rapidement, inquiet déjà, elle baissa la voix.

              - Votre épouse...

              - Quoi, mon épouse ?

              - Elle a eu un accident.

             - Un accident ? Mais... Que... Comment vous... Qui vous a prévenue ?

             - Un homme au téléphone. Un agent de police d'après ce que j'ai...

              - La police ! Nom de Dieu de bordel ! Mais qu'est ce qui se...

         Plantant la jeune femme, il se rua vers la sortie.

         Larcher dut abandonner sa voiture à trois pâtés de maison de son domicile en raison d'un énorme embouteillage tout à fait inhabituel en pareil lieu et à ce moment de la journée. Taraudé par une inquiétude extrême, il ne se posa pas de question et gara le véhicule comme il le put, sur l'emplacement d'une station de taxis heureusement libre. Il s'empara sans y penser de son imperméable et de sa serviette et se dirigea vers son immeuble, courant à moitié. Malgré sa préoccupation, il se rendit compte que, autour de lui, quelque chose n'allait pas. Les chaussées étaient encombrées de voitures, moteurs hurlants mais immobilisées. A l'inverse, les trottoirs étaient presque vides et les rares passants qu'il croisa semblaient tous se hâter vers on ne sait où. Sur le chemin, il entendit plusieurs fois des cris, des bruits d'altercations mais il ne chercha pas à en savoir plus. Une seule idée l'habitait : Elisabeth, que lui est-il arrivé ? Qu'est-ce qu’il s'est passé, nom de Dieu ? Il s'engouffra dans le hall de son immeuble, se dirigea vers l'ascenseur et appuyait sur le bouton d'appel quand la gardienne se matérialisa à ses côtés, le visage ravagé et se tordant les mains.

               - Monsieur Larcher, mon Dieu, monsieur Larcher...

              - Mais madame Suarez, qu'est ce qui se passe, enfin ? On m'a dit...

              - C'est votre femme. Elle a sauté par la fenêtre de votre appartement...

         Larcher sentit tout son sang se retirer de son corps. Soudain, un grand calme l'envahit, comme si une brusque tension venait de le quitter. Il se rendit compte que, sans vouloir se l'avouer, depuis le coup de téléphone de sa secrétaire, il avait pressenti quelque chose de ce genre. Il regarda les murs du hall, les yeux embués de larmes. La gardienne lui prit le bras, le serra contre elle.

              - Monsieur Larcher, mon pauvre monsieur Larcher, c'est affreux. Je ne sais pas quoi dire. Il faut être courageux.

               - Mais elle est... Elle est...

        La gardienne hocha la tête en pleurant avant d'ajouter :

              - La Police est venue. Ils ne pouvaient pas rester. Ils ont laissé un papier à la loge. Cette pauvre madame Larcher, ils l'ont emmenée à Broussais.

                - Mais enfin, comment ça a pu se produire ? Un accident ?

         La gardienne secoua la tête négativement.

              - Non, on l'a vue hésiter longtemps avant de... Mais le temps qu'on intervienne, c'était trop tard.

              - Mais c'est pas possible. C'est pas possible ! Elisabeth, merde, c'est pas vrai...

         Plus que la nouvelle elle-même peut-être, c'était la réalisation soudaine de cet acte volontaire qui crucifiait Larcher. Il n'arrivait pas à réaliser. Comment était-ce possible ? Et lui ? Et lui ? Avait-elle pensé à lui ? Pourquoi ne l'avait elle pas attendu ? Comment...

         Madame Suarez le saisit par le bras, l'entraîna vers sa loge.

              - Venez, monsieur Larcher. Je vais vous donner un petit alcool. Ca vous fera du bien, vous verrez. Venez.

         La police avait laissé une espèce de procès-verbal d'où il ressortait qu'il devait se rendre à l'hôpital pour reconnaître le corps. Le corps d'Elisabeth. Tout cela était donc vrai. Ce n'était pas un cauchemar. Il resta prostré sur une chaise inconfortable, dans la petite salle à manger des gardiens, incapable de seulement porter le verre de liqueur à ses lèvres, incapable de se concentrer sur les paroles de réconfort de la femme. Soudain, il secoua la tête, comme pour sortir d'un songe atroce, et, sans dire un mot à la pauvre gardienne qui ne savait plus quoi faire, il sortit de l'immeuble, marcha au hasard. Il s'était mis à trembler sans pouvoir se contrôler, indifférent pourtant au vent méchant de cette journée si grise. Il s'arrêta devant l'entrée de l'hôpital sans savoir comment il avait pu arriver là. Un employé débordé le conduisit dans une pièce en sous-sol, désigna une table de la tête avant d'ajouter :

                - Je suis désolé, Monsieur, mais je ne peux pas rester avec vous. Ce matin, on m'appelle de partout. S'il vous plait, repassez à la Réception en partant pour l'identification.

         C’était plus qu’étrange pour cet endroit si particulier où les professionnels s’évertuaient au contraire à toujours accompagner les visiteurs dans le difficile processus de l’identification d’un proche mais, si l’idée effleura Larcher une fraction de seconde, son angoisse et son chagrin étaient tellement intenses qu’il se concentra sur le chariot que venait de lui indiquer l’employé. Il s'approcha le cœur battant d'un corps allongé sur lequel on avait jeté une sorte de drap. Il resta un long moment près de la table, incapable de soulever le linge. Juste à côté, il entendait les chuchotements, les pleurs de gens comme lui qui se pressaient autour des tables voisines. Enfin, il tendit un bras. C'était bien Élisabeth. Il toucha l'épaule de sa femme. Déjà presque froide. Il retira vivement sa main et détourna le regard, essuya une larme d'un revers de manche, laissa passer deux ou trois minutes, les yeux fixés sur le carrelage usé de la salle avant de les relever enfin. Élisabeth semblait dormir, détendue, intacte. Il haussa les épaules à cette réflexion banale, cette réflexion stupide qu'on fait presque toujours en pareil cas. Il eut la maladresse de contourner le chariot. La partie gauche du visage de la femme était complètement enfoncée, comme un relief inversé. Cette image allait l'obséder par la suite, hanter ses cauchemars. Il poussa un grognement de douleur et se rua vers la sortie, remonta l'escalier quatre à quatre. Dehors, malgré l'air frais, il n'arrivait pas à retrouver son souffle. Il se remit à marcher droit devant lui. Il était seul au monde. Il ne voulait plus voir personne. Il ne repassa pas par la Réception de l'hôpital.

         Larcher tournait en rond dans l'appartement qu'il avait rejoint désespéré, seul havre de tranquillité au sein de cette horreur. Il soulevait des objets, des bibelots, sans les voir. Elisabeth, partout, bien sûr. Ivre de fatigue et de douleur, il se laissa tomber dans le canapé du salon, se saisit du téléphone. Prévenir les parents, il fallait bien. Malheureusement, ni les siens, ni ceux de sa femme ne répondaient. Il laissa sonner des minutes entières. Il aurait voulu soudain partager son chagrin mais il n'y avait personne pour l'écouter. Il oublia le téléphone, reprit sa marche en rond. Il se sentait affreusement seul. Il n'arrivait pas à expliquer l'acte absurde de sa femme. Pourtant, il ne lui en voulait pas. Il avait l'impression angoissante d'être confusément coupable, d'être en partie responsable. Il aurait dû prévoir, être plus présent auprès d'elle. Elle avait probablement voulu lui dire quelque chose. Elle avait souffert sans qu'il se rende compte de la profondeur de son désespoir. Trop tard à présent. Il retrouva des lettres, des photos, s'apitoya sur ce passé déjà presque ancien, imagina des attitudes, une vie, des futurs différents. Il s'aperçut tout à coup que le soir était tombé, voulut allumer une petite lampe de coin qui l'aurait sorti de l'obscurité sans blesser ses yeux, son esprit fatigué, mais elle ne marchait pas. Il mit longtemps à réaliser que l'électricité de l'appartement était coupée. Panne de secteur. Il s'énerva à manipuler tous les interrupteurs inutiles. Par la fenêtre, il put constater qu'une grande partie de la ville était plongée dans la nuit. Pas de circulation à part quelques voitures de police et de pompiers qui se poursuivaient stupidement, dans des sens contraires. Leurs sirènes lui vrillaient les tympans et il porta douloureusement ses mains à ses oreilles. On ne le laisserait donc même pas tranquille ! Au loin, vers l'horizon, par-dessus les toits obscurs, une gigantesque tâche rougeâtre donnait une impression de coucher de soleil. Un incendie ? Ca ne l'intéressait pas. Larcher fut réveillé en sursaut par la lumière soudain revenue. Il se précipita pour éteindre. Il avait eu le temps de voir l'heure à sa montre : presque quatre heures du matin. Il entendit, étouffés, des cris, une bousculade dans l'escalier et pour ne plus subir les assauts de cet univers indifférent, il se jeta sur le lit de la chambre, enfouit son visage dans l'oreiller, s'endormit presque aussitôt dans un sommeil agité, peuplé de fantômes inidentifiables. Le jour, un rayon de soleil agressif le réveillèrent. Il tourna la tête pour fuir mais les souvenirs et la douleur étaient revenus. Il était toujours aussi fatigué.

     

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