• chapitre quatorze

    Samedi 12 avril

     

       Depuis un bon quart d'heure, Larcher avait repéré les motards par les pétarades de leurs engins qui se rapprochaient graduellement. Il était immédiatement monté au premier étage, dans la salle de jeux dont la fenêtre donnait sur le devant de la maison. Il avait relevé imperceptiblement le volet d'acier et guetté l'apparition des intrus au moyen des fortes jumelles qu'il était allé chercher dans le Range Rover. Coralie se tenait à ses côtés. Elle respirait d'une manière saccadée et, d'un geste de la main, il essaya de la réconforter. Il était certain que, de la route, une fois les volets abaissés, rien ne pouvait trahir leur présence. Le premier motard apparut brutalement par le côté qu'ils ne pouvaient pas surveiller, caché qu'il était par la végétation du parc. C'était un homme d'une quarantaine d'années, plutôt replet, habillé de jean et dont le crâne s'affublait d'une casquette de base-ball sombre, aux couleurs passées. L'homme arrêta son véhicule devant l'entrée de la maison et l'installa en travers du chemin. Larcher sentit sa compagne se raidir et, une fois encore, il chercha à la rassurer d'une pression de la main. Bientôt, les autres motards - une dizaine au total dont apparemment deux filles, aussi sales que leurs compagnons - rejoignirent l'éclaireur. D'âges divers, ils étaient habillés de bric et de broc avec des vêtements de cuir élimés et poussiéreux. Tous les engins étaient de grosses cylindrées, avec une majorité de Harley-Davidson, que certains avaient trafiquées à la manière des gangs américains du temps jadis, selles surélevées, guidons alambiqués, petits fanions flottant au vent comme autant de points de repères. Les motards s'étaient arrêtés juste sous leur porche et ils pouvaient facilement distinguer leurs traits qui, tous comptes faits, n'avaient rien de très engageant. Deux des individus, peut-être par un reste de civisme inconscient, portaient des casques intégraux qui leur donnaient des allures de cauchemar. Des armes diverses, fusils, barres de fer, débordaient des sacoches des motos. Par instants, le soleil qui jouait avec les nuages de la fin de matinée, faisait ressortir les chromes sous la forme d'éclairs furtifs terriblement vivants, terriblement agressifs. Larcher s'empara de son fusil et adressa un regard à Coralie mais la jeune femme tenait déjà son arme en joue. Il s'empressa de chuchoter :

              - Surtout on ne fait rien tant qu'on n'est pas sûrs d'avoir été repérés.

       Elle acquiesça d'un hochement de tête vigoureux, les lèvres pincées, sans détacher son regard des motos. Larcher était bien décidé à ne prendre aucun risque. Si les inconnus faisaient mine de s'approcher de la maison, ils tireraient immédiatement. Dans ce monde anarchique, l'heure n'était plus aux palabres et, l'effet de surprise aidant, il était persuadé de faire un maximum de dégâts avant que les autres ne se ressaisissent. Les motards étaient descendus de leurs machines et se donnaient d'amicales bourrades, en s'interpellant et en plaisantant très fort. Un des hommes s'allongea à même la route, faisant semblant, les bras croisés sous la tête, de commencer une sieste tandis que les autres se rapprochaient de la Harley d'un gros barbu blond qui dépliait une carte. Le conciliabule dura un long moment puis les hommes se mirent à examiner les environs. Ils ne jetèrent qu'un regard distrait sur la maison des Dabrowski pour accorder un examen plus approfondi à la villa des voisins, de l'autre côté de la route, depuis longtemps abandonnée. Ce qu'ils virent ne dut pas les convaincre car plusieurs d'entre eux désignèrent le village, quelques centaines de mètres plus bas, et ils réenfourchèrent leurs véhicules. Un homme plutôt petit, qui était jusque là resté relativement à l'écart, se retourna alors vers leur maison et son regard erra sur les fenêtres fermées. Un bref instant, Larcher eut l'impression de croiser ses yeux et cette sensation imaginaire lui fut profondément désagréable. L'homme s'approcha et Larcher sentit son cœur frémir mais l'individu ne cherchait qu'un endroit pour uriner tranquillement ce qui déclencha les rires des autres quand ils s’en aperçurent. Avec un grand soulagement, Larcher entendit les moteurs qu'on relançait et en quelques secondes les motards dégagèrent cette partie de la route. Il les suivit à la jumelle tandis qu'ils descendaient vers Sainte Hippolyte. Il se retourna vers Coralie. Celle-ci n'avait pas bougé d'un pouce et, telle une statue d'albâtre dans la demi-obscurité de la pièce, elle fixait toujours le morceau de route à présent déserté. Larcher lui toucha le coude et, au bout d'une seconde, la jeune femme se détendit en laissant exhaler un profond soupir. Elle regarda son compagnon et murmura :

              - Putain, ce que j'avais envie de les descendre, ces ordures. J'ai failli tirer, tu sais ! Je peux plus les voir ces genres de mecs...

       Larcher se releva et allait répondre quand il entendit les premiers coups de feu. Les Anges de la Mort - ou quelque soit le nom dont ils s'affublaient - venaient de rencontrer les derniers habitants du village que, eux, n'avaient jamais pu trouver. De son observatoire, Larcher ne pouvait rien distinguer de ce qui paraissait être une bataille rangée. En quelques minutes, tout fut dit. Les détonations s'espacèrent. A son grand regret il doutait que les envahisseurs aient pu avoir le dessous. De fait, une fumée, d'abord légère puis rapidement noire et fournie, commença à s'élever dans l'atmosphère calme. Un nouveau drame, de nouvelles horreurs venaient de se commettre à quelques portées de pierres de leur refuge. Coralie, tremblante de rage contenue, avait arraché les jumelles de Larcher et contemplait dans le ciel, impuissante, les traces du passage de la bande. Elle avait beau faire, elle n'arrivait pas à s'habituer à cette violence gratuite. Sans un mot, ils redescendirent. Coralie n'en pouvait plus de toute cette haine. Elle marchait de long en large dans le salon, surexcitée, vibrant d'indignation et de colère.

              - Mais qu'est-ce que c'est que ce monde pourri, hurla-telle. Qu'est-ce qu'il veulent, merde, à la fin ? Tout casser ? Tout détruire ? Tuer, encore tuer, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que leurs gueules de minables et de salauds à traîner dans un pays complètement détruit, dévasté, anéanti ? Enfin, tu les as vu, Julien, c'étaient pas des Viraux, ceux-là ! Des gens comme nous, des gens... Pas des malades ! Et c'est avec ça qu'il faut recommencer ? Pire, ils étaient pires que des malades... Les fous, au moins, on peut dire qu'ils ne savent pas ce qu'ils font mais ceux-là... Non, c'est vraiment dégueulasse. Dégueulasse ! Et y aura personne pour empêcher ça ? Hein, Julien, personne ?

       Larcher ne répondait pas. Lui aussi n'était pas loin de penser que leur combat de survie, leur désir de, coûte que coûte, continuer semblait utopique, irréaliste. Pourtant, que faire d'autre ? Coralie s'était plantée devant lui et, face à son apparente absence de réaction, elle tourna bientôt les talons et marcha d'un pas décidé vers la porte de la chambre qu'elle claqua violemment. Il resta seul face à ses doutes.

     

      

              - Il faut bien que tu comprennes, Julien. Ca n'a rien à voir avec l'incursion des salopards à motos. Ca remonte à... tu sais bien. Depuis l'autre jour. Depuis Laurent.

       Coralie s'était approchée tout contre Larcher qui leur servait un verre de whisky. Elle parlait à voix basse, difficile à saisir parfois, à la recherche des mots justes destinés à faire comprendre et peut-être partager son état d'âme. Elle donnait l'impression d'avoir longtemps réfléchi à ce qu'elle tentait de lui expliquer. Sa voix douce et raisonnable, quasiment un murmure, ne tremblait pas, n'hésitait que rarement et traduisait à la perfection le mûrissement des ses réflexions. Quand Coralie expliquait de cette manière, il était pratiquement impossible de la faire changer d'avis, de la faire renoncer, Larcher s'en doutait à défaut de le savoir réellement. Lui, il écoutait avec attention, sans l'interrompre, ne levant que rarement les yeux vers elle, tout à l'idée de bien saisir son explication, de bien comprendre ce que cela signifiait pour eux, pour leur avenir.

              - Quand je suis arrivée ici, je voyais cette maison comme une espèce de refuge et je peux bien le dire aujourd'hui, poursuivit-elle, avec l'idée de m'y installer, de nous installer ici de manière définitive. Et puis, il y a eu... Alors, tout a changé. Dans ma tête, tout a changé. Maintenant, je sais que je ne pourrai plus vivre ici, après ce qui s'est passé. Ces murs, cette maison me font horreur, tu comprends. Les premiers jours, après, je m'étais dit que cela passerait, que je finirai par m'habituer et par oublier. Mais je sais, je sens que ce n'est pas possible. Tout simplement pas possible. Il y a trop... Partout ici, je sens la mort et j'ai le pressentiment qu'en restant ici nous courons au devant du désastre. Tu as remarqué sans doute que je n'ai jamais remis les pieds dans la cuisine ? Par peur ou par dégoût, je ne sais pas et je serais bien incapable de te le dire : ce que je sais c'est que je ne peux pas, c'est tout. Et c'est pareil pour le reste de la maison même si je suis pour le moment obligé de faire avec. J'ai du mal à expliquer ce que je ressens et pourtant, crois moi, ce n'est pas un caprice ou une lubie, c'est... Est-ce que tu peux comprendre ça, hein, Julien ?

      Elle le regardait calmement et attendait sa réponse sans anxiété. Il toussota, lui tendit son verre et, s'asseyant, l'interrogea.

             - Tu partirais seule si moi je...

             - Je crois que oui. Je partirais sans toi tellement je me sens mal, à présent, ici. Je ne peux vraiment plus rester dans cette baraque. Mais, s'empressa-t-elle d'ajouter, j'en aurais énormément de peine parce que, après ce qu'on déjà fait ensemble... J'en serais vraiment désespérée. Non, il faut qu'on reste tous les deux ensembles. Il le faut. Dis, est-ce que tu me comprends ? Tu veux bien aller ailleurs ?

             - Où ?

             - N'importe où. Loin d'ici. Peut-être, on pourrait explorer un autre coin. Les maisons vides, aujourd'hui, ce n'est pas ce qui manque. Peut-être même qu'on finira par trouver un endroit plus tranquille, un meilleur abri. De toute façon, ici, on rencontrera jamais personne. Jamais personne de valable, je veux dire.

       Larcher soupira et, alors que la jeune femme allait reprendre, il l'arrêta d'un geste.

            - Ecoute-moi. Je te comprends. J'ai eu le temps de réfléchir et...

            - Vrai ? Tu comprends ? Tu ne m'en veux pas de… C’est pas un caprice, je te le jure !

            - Je te comprends. Enfin, je crois. Tu vois, j'ai réfléchi un peu à tout ça. Je suis d'accord pour qu'on tente notre chance ailleurs. Je veux dire pour qu'on essaie autre chose. Je crois qu'on devrait rentrer en contact avec les gens, tu sais, ceux des messages-radio. Je t'en ai déjà parlé. Je les ai beaucoup écouté et je suis à peu près persuadé que ce sont des normaux, des gens comme nous, quoi. Je ne sais pas comment ils se sont organisés, ni où ils sont, en France probablement, mais ça vaut le coup de chercher à en savoir plus. On peut essayer. On verra bien. Si ça nous paraît pas valable, on pourra toujours faire comme tu as dit mais quelle chance si on trouvait des gens avec qui on pourrait vivre, au moins parler, échanger des idées. Plus être seuls au milieu de ces fous et de ces crapules. Qu'est-ce que t'en penses ?

              - J'en sais rien, répondit pensivement la jeune femme. Si tu dis que ce sont des gens normaux... Mais comment on fait pour entrer en contact, pour les rejoindre ?

            - Pour les rejoindre, je sais pas. Pour entrer en contact, il n'y a qu'un moyen, c'est de se servir de l'émetteur que j'ai ramené. J'y connais rien en radio-transmission mais y avait un mode d'emploi avec le matériel et à deux on devrait bien y arriver. Il reste quand même un problème : je crois pas que ce serait raisonnable de nous lancer comme ça sur les routes, je veux dire tout de suite, sans préparation. Y a trop de risques. Mais si tu me dis...

       Coralie haussa les épaules.

           - Non, faut pas exagérer. Je peux faire un effort et attendre un peu. D'ailleurs, de savoir qu'on va quitter ce trou, je me sens un peu mieux. Evidemment que tu as raison : il faut préparer notre voyage, choisir un endroit précis mais pas par ici, hein, parce que ça suffirait pas pour...

                 - J'avais compris. Rupture la plus complète possible.

                 - Julien, je suis désolée de...

       Il s'approcha d'elle pour lui embrasser les cheveux.

            - T'as pas à être désolée. C'est aussi une idée qui me trottait par la tête. T'as été seulement la première à en parler. Allez, on mange un morceau et on essaie de mettre sur pied ce qu'on va leur dire à ces braves gens. Mais que ça ne nous empêche surtout pas de réfléchir à l'endroit où on pourrait aller si ça marche pas avec nos amis, hein ?

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