• chapitre quatre

     

    Samedi 29 mars

     

     

         Larcher se retournait sur son lit. Depuis un long moment déjà, il n'arrivait plus à dormir. Il se sentait nauséeux, comme au lendemain d'une nuit de libations. Il chercha à deviner les chiffres rouges de son radio-réveil mais la chambre était totalement obscure. Il lui fallut longtemps avant de se rendre compte que la panne de secteur était revenue. Il trébucha en se levant du lit, poussa un juron étouffé et réussit à se traîner jusqu'à la fenêtre. Le volet relevé, le soleil illuminait toute la chambre. La pièce sentait le renfermé, la maladie. Il ouvrit, respira avec délectation l'air frais de l'extérieur. Sa montre bracelet indiquait 8 heures 35. Après s'être aspergé le visage dans la salle de bains aveugle et sinistre, il se sentit un peu mieux. Dans le salon, le désordre était incroyable. Partout des objets divers, livres, clés USB, disques, cendriers débordant de mégots et surtout une armée de bouteilles vides, témoins muets de ces deux jours d'enfermement morose. Il s'affala dans un des fauteuils. On était donc samedi. Tant mieux : il n'aurait pas à supporter les mines apitoyées et les paroles de circonstance de ses collègues de la banque. Samedi. Cela voulait dire aussi qu'il avait un répit pour l'enterrement. Contemplant toutes ces bouteilles dont il ne gardait plus le souvenir, il se rendit compte qu'il avait faim. Il décida de pousser jusqu'à la boulangerie de la rue Lecourbe où ils avaient, Elisabeth et lui, leurs habitudes de week-end. Il enfila un jean à même la peau, attrapa au passage un tee-shirt et ses chaussures de jogging qui traînaient dans un coin et ouvrit la porte d'entrée. Tout à coup, cet appartement vide lui pesait affreusement. Le couloir de l'étage était totalement silencieux et plongé dans une obscurité angoissante. Il fit demi-tour pour prendre sa grosse Maglite qu'il mit plusieurs minutes à retrouver dans un tiroir de la commode près du lit. Ce contre-temps qui, en d'autres temps, l'aurait excédé, le laissa dans une indifférence surprenante. Il avait l'impression d'être hors du temps, presque insouciant, comme au sortir d'une situation de crise terrible dont on revient épuisé et détaché de tout. En bas, le hall d'entrée était désert et la lourde porte grillagée entrebâillée. Il s'avança sur le seuil, prit le temps de respirer le printemps qui venait à sa rencontre. Presque aussitôt, le silence le frappa. La rue Duranton était calme comme un samedi matin mais ce qui était surprenant, c'était la disparition du murmure habituel de la circulation dont l'absence lui perçait les oreilles. On se serait cru un 15 août. Aucun passant sur les trottoirs. Il avança à pas tranquilles vers le carrefour. Seul être animé, un petit chien blanc et noir, traversa la chaussée désertée pour venir à sa rencontre et renifler le bas de ses jeans. Mais dès qu'il se pencha pour la caresser, la petite bête recula vivement et reprit son trottinement. Relançant sa marche, Larcher aperçut une voiture bizarrement arrêtée de travers au feu rouge du carrefour et qui ne semblait pas vouloir reprendre sa route. Il se dirigeait vers elle mais ne pouvait pas encore en apercevoir le conducteur. Un vrombissement de moteur, d'autant plus sonore dans la quiétude du matin, le fit sursauter. Remontant la rue Lecourbe à contre-sens, un 4X4 jaune s'arrêta dans un grand crissement de pneus devant le magasin de Hi-Fi du carrefour. Trois hommes en sautèrent alors que l'engin n'était pas encore totalement arrêté. Sans vraiment savoir pourquoi, Larcher s'immobilisa contre le mur de coin. De ses deux bras déployés très haut au dessus de sa tête, un des hommes brandit une barre de fer et, de toutes ses forces, il l'abattit sur la vitrine de la boutique qui explosa en une myriade d'éclairs ensoleillés. Devant le geste totalement imprévisible, Larcher eut l'impression que son cœur s'arrêtait. Tétanisé, il regarda sans comprendre les trois hommes qui, silencieux, le geste rapide et efficace, commençaient à vider la devanture. La voix étouffée et pourtant parfaitement intelligible l'empêcha de se poser plus de questions.

              - Police. On bouge plus, messieurs. Tous contre le mur. Vite.

       Comme sortis du néant, trois Gardes Mobiles en tenue de combat venaient de passer le coin du carrefour. Ils avançaient lentement vers le 4X4. Leurs casques aux visières noires baissées, leurs masques à gaz, leurs fusils d'assaut les faisaient ressembler à d'étranges extra-terrestres, angoissants insectes bipèdes. L'un d'entre eux avait un mégaphone. Une automobile blindée les suivait sans bruit, sorte de scarabée maléfique à l'apparence étonnamment agressive. Sa couleur bleu-nuit contrastant avec la luminosité des alentours rehaussait l'improbabilité de la scène. Les trois hommes s'immobilisèrent, lâchèrent leur butin qui s'écrasa sur le trottoir dans un grand bruit de verre brisé et se mirent aussitôt à courir sans se retourner. Une rafale de mitraillette les stoppa net. Ils s'écroulèrent en même temps sur le sol qui déjà rougissait. Larcher, gémissant doucement sans s'en apercevoir, se laissa tomber un peu en arrière dans l'encoignure d'une porte cochère. Pour lui, soudain, tout avait basculé. Le monde était devenu fou. Ecrasé sur le porche, cherchant à se faire le plus petit qu'il le pouvait, presque en position fœtale, il se sentit la proie d'un tremblement incoercible. A chaque seconde, il s'attendait à recevoir lui-aussi une giclée de balles. Rien ne se produisant, il eut le courage de regarder par dessus son épaule. Les Gardes Mobiles tournaient silencieusement autour du 4X4, attentifs. Soudain, ils s'écartèrent brutalement d'un seul mouvement. L'un d'entre eux, de travers par rapport au véhicule, passa la main par la vitre ouverte et déchargea son revolver. Après quelques secondes d'immobilité, les gardes reprirent leur exploration nonchalante. Celui qui semblait être le chef, le porteur du mégaphone, s'approcha finalement des corps, les retourna du bout des bottes puis, semblant s'en désintéresser, fit signe aux autres de continuer leur chemin. Longtemps après la disparition de l'engin blindé, Larcher resta en boule sur son porche, incapable d'oser se lever, hypnotisé par les silhouettes désarticulées qui gisaient sur le macadam. Il devinait nettement les flaques sombres qui s'élargissaient et s'écoulaient lentement dans le caniveau. Les jambes flageolantes, il s'élança enfin vers son immeuble, à quelques dizaines de mètres de là. Il ne sortit la tête de ses épaules que lorsque la porte de son appartement claqua derrière lui. Il resta un long moment appuyé contre le chambranle, couvert de sueurs, le souffle court, encore tremblant de peur rétrospective. Il ne pouvait que se répéter : c'est la guerre civile, c'est la révolution ! Mon Dieu, que s'est-il donc passé durant ces deux jours ? Plus que le spectacle incroyable auquel il venait d'assister, remake en grandeur réelle de ces films policiers américains qu'il regardait parfois d'un oeil distrait à la télévision, c'était la sauvagerie, l'indifférence apparente des forces de l'ordre qui l'avait choqué au plus profond de lui-même.

     

     

       Larcher essaya d'allumer la télévision mais le courant était toujours coupé. Pas de réseau pour son smartphone dont la batterie était pratiquement vide. Contre toute logique, il s'acharna sur son transistor dont il savait pourtant pertinemment que les piles étaient mortes depuis longtemps. Vaincu, il se laissa une nouvelle fois tomber dans son fauteuil. Il ne pensa que plus tard à ses voisins. Avec mille précautions, il s'aventura de nouveau dans les couloirs de l'immeuble. Mais personne ne répondait aux coups, d'abord hésitants puis de plus en plus violents, qu'il décochait sur les portes muettes. Les appartements paraissaient désertés. On aurait pu croire que la population entière avait fui, il ne savait ni pourquoi ni pour où. Au troisième étage pourtant, il crut entendre un bruissement furtif, signe de vie, présence humaine peut-être. Il insista, criant son nom avec rage pour s'identifier formellement. Quand on lui répondit enfin, il en aurait presque pleuré de soulagement.

             - Oui ? Qu'est-ce que c'est ?

            - C'est monsieur Larcher, votre voisin du cinquième. Ouvrez-moi. Vous me connaissez sûrement, voyons !

       Il entendit un conciliabule, vague murmure à peine audible, comme si les occupants, les Guérin s'il se rappelait bien, se concertaient pour savoir quoi répondre. La voix se manifesta à nouveau derrière la porte.

           - Rien à faire. Vous êtes peut-être devenu un Viral, vous aussi, et nous, on veut pas être contaminés.

              - Hein ? Mais de quoi vous parlez ? Qu'est-ce que c'est que cette folie ? Qu'est-ce qui se passe donc dans cette ville ? Je viens d'assister à un truc incroyable, en bas, dans la rue.

            - Dehors, c'est dangereux. Rentrez chez vous si vous êtes pas encore malade et enfermez-vous à double tour.

            - Malade ? Malade de quoi ? Expliquez-vous, nom de Dieu. J'y comprends plus rien, moi !

        Le silence dura cette fois un long moment. La voix reprit enfin :

            - Vous voulez dire que vous êtes au courant de rien ? Vous ne savez pas ce qui se passe ?

           - Mais non, rien, je vous jure. Expliquez-moi, je vous en prie. J'ai besoin de savoir. Si vous voulez pas que je rentre chez vous, venez chez moi. Je suis au cinquième, je vous dis.

          - Non, non, pas question. Les Viraux, y paraît qu'ils ont plein de ruses pour faire sortir les normaux de chez eux. On vous connaît pas, nous. Et d'ailleurs même...

           - Mais alors, qu'est-ce que je peux faire pour...

         - Attendez. Y a peut-être un moyen. Vous partez deux minutes et je vous laisse le journal devant la porte. Y-z-en parlent dedans. Mais j'ouvre pas tant que vous êtes là, compris ?

       Interloqué, Larcher se posta dans la cage d'escalier. Il avait éteint sa lampe. L'obscurité était oppressante. Quand il jugea le temps écoulé, il ralluma la torche et revint vers la porte des Guérin. Effectivement, ces derniers avaient jeté un exemplaire du Figaro sur leur paillasson. Il n'avait pas entendu la porte s'ouvrir. Il s'empara fébrilement du journal et courut se réfugier chez lui. A l'abri dans son vestibule, il le déplia. Il s'agissait en réalité d'un supplément de quatre pages qui, d'après la date, avait dû être distribué à la population la veille. Le titre, en grosses lettres noires, le frappa brutalement au visage : AVIS A LA POPULATION, mesures à prendre face à l'épidémie. Il s'avança dans la cuisine pour y voir mieux et c'est debout contre la table qu'il commença à comprendre, qu'il se rendit compte de l'étendue du désastre. Au travers des mots sibyllins, des phrases se voulant rassurantes, il décrypta une situation en fait des plus critiques. Il s'agissait d'un seul grand article, catalogue de recommandations diverses et probablement déjà obsolètes et d'un encart, exposé succinct en termes mesurés et dédramatisants d'un ponte de la médecine qui décrivait les principaux symptômes de la maladie. L'article concluait sur une note optimiste et l'affirmation péremptoire que les Autorités avaient la situation bien en main. S'il en jugeait par ce qu'il venait de voir, Larcher n'en était pas si sûr. Abasourdi, il s'avança vers la fenêtre pour réfléchir. Dehors, le temps était toujours aussi délicieux, le soleil radieux. On avait peine à croire que la civilisation s'était arrêtée, qu'elle était peut-être en train de s'effondrer. Dans le silence à présent expliqué, il entendait le pépiement des oiseaux. Il ouvrit la fenêtre, se pencha. En bas, tout semblait normal hormis l'absence de passants. Des voitures, plutôt moins que d'habitude, étaient normalement garées le long des trottoirs. Il ne pouvait apercevoir le carrefour Lecourbe de là où il se tenait. Il frissonna en repensant aux violences. Plus loin, les toits scintillaient sous la douce luminosité de la fin du mois de mars. Plus loin encore, un énorme panache de fumée noire qui s'élevait tout droit dans le ciel bleuté rappelait néanmoins que plus rien n'était comme avant. En soupirant, il regagna son salon. A l'évidence, il lui fallait à présent aviser sur son sort. Une explosion lointaine, suivie d'une série de détonations plus sourdes lui rappelèrent qu'il n'était pas seul, qu'il était probablement entouré d'individus dangereux. Mais comment les distinguer des autres ? Ces autres qui devaient bien continuer à exister quelque part, qui devaient, comme les Guérin - et comme lui à présent - se terrer chez eux ou s'être enfuis hors de la ville mais pour vraisemblablement retrouver ailleurs les mêmes problèmes, les mêmes peurs. Il n'alla pas à la fenêtre pour chercher à connaître l'origine des bruits, d'ailleurs probablement inidentifiable. Il s'empara d'une chaise, l'amena dans sa chambre, l'installa contre la grosse armoire et monta dessus. Il retira du haut du meuble un paquet de chiffons empoussiérés que, une fois redescendu, il déplia avec soin. Il en sortit un gros Lüger, prise de guerre de son père et dont il n'aurait jamais cru le récupérer dans de telles circonstances. L'acier sombre et méchant de l'arme le rassura un peu.

     

    (suite ICI)

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