• chapitre seize

    Samedi 19 avril

      

       Willy le leur avait bien précisé : le point important était de définir le plus exactement possible le jour de leur arrivée au lieu de rendez-vous. Il leur revenait donc à estimer la durée de leur voyage - à partir du moment de leur départ effectif - ce qui n'était pas une mince affaire puisqu'ils ne savaient rien de l'état des routes et des difficultés qu'ils étaient susceptibles de rencontrer. Leur interlocuteur leur avait fait comprendre qu'il tenait absolument à garder confidentiel l'endroit où vivait la communauté : ils avaient déjà eu suffisamment d'ennuis localement, affirmait-il, pour ne pas risquer d'attirer sur eux l'attention des groupes hostiles qui pullulaient à présent dans le pays. Il proposait donc de laisser des indications, ce qu'il appelait une feuille d'orientation, durant 48 heures au premier point de contact, à charge pour eux de prévenir si quoi que ce soit d'imprévu survenait. Larcher se demandait bien comment ils pourraient procéder en pareil cas : ils avaient prévu d'emmener l'émetteur avec eux, qui n'était pas si volumineux, mais sauraient-ils ou pourraient-ils le faire fonctionner en pleine campagne ? De manière très naturelle, la perspective de ce voyage était pour lui, comme pour la jeune femme, à la fois source d'angoisse et d'espoir mais, de quelque façon qu'ils envisagent le problème, ils se savaient bien obligés de s'en remettre pour une grande part à la chance.

       Ils passèrent à nouveau de longs moments penchés sur les cartes routières pour déterminer un itinéraire, forcément plus long que le précédent qui avait été pourtant fertile en imprévus. Ils choisirent une fois encore d'éviter les grandes agglomérations et d'emprunter le plus possible les autoroutes qui, si elles étaient difficiles à abandonner en cas de nécessité, avaient l'extrême avantage de se situer, sauf rares exceptions, en dehors des zones d'habitations et d'être, par leur largeur et leur tracé rectiligne, plus faciles à observer de loin. Ils avaient souhaité ne pas se presser pour mener à bien leurs estimations et prendre le temps d'étudier les moindres détails auxquels ils pouvaient penser. Deux jours au minimum, plutôt trois pour rejoindre Arcachon, avait finalement conclu Larcher. Il avait été sur le point d'ajouter "si y a pas de pépins" mais la jeune femme avait parfaitement saisi ses craintes sans qu'il ait besoin de préciser. Ils se répartirent les tâches, provisions, vêtements, préparation de la voiture, armes. Par dessus tout, ils décidèrent de se reposer au maximum, de profiter des dernières heures de tranquillité que pouvait leur offrir la maison. Ils pressentaient que les forces qu'ils pourraient emmagasiner ici leur seraient certainement nécessaires par la suite.

       Sur les conseils de Willy, il avait été convenu que ce serait à eux de le rappeler quand ils se sentiraient prêts. Le samedi, vers la fin de l'après-midi, à l'heure où ils le savaient régulièrement à l'écoute, Coralie entreprit de lancer ce qui devait être, si tout se déroulait comme prévu, une de leurs dernières communications.

              - Coralie, ici Coralie. J'appelle Willy.

              - Ici Willy. Je vous écoute Coralie.

             - Nous pensons pouvoir assurer un contact le jeudi 24 ou au plus tard le vendredi 25.

             - Parfait, Coralie. Voilà ce que vous allez faire : regardez le guide à la page que je vous ai signalée l'autre jour. A la ligne 21, il y a le nom d'un hôtel qui se trouve un peu en dehors de la ville. Un nom de trois mots, vous l'avez trouvé ?

       Coralie suivait du doigt les indications et s'arrêta sur le Chalet des Iles, deux étoiles, tout confort, salles de bains, pas de restaurant, animaux domestiques admis.

              - Je l'ai, Willy.

          - OK. Vous allez à la réception et vous y trouverez une enveloppe avec la suite des indications, c'est tout. Pas de questions ?

             - Non. Il ne nous reste plus qu'à nous y rendre. Merci pour tout. Mais, ne quittez pas encore, Willy,  Julien a quelque chose à vous demander. Je vous le passe.

           - Willy, heu, je suis assez intrigué par une chose... Voilà. J'aimerais vous demander, si vous pensez pouvoir parler sans risque évidemment, à quoi servent vos messages, vous savez, sur l'autre fréquence, celle où...

            - Bien compris, Julien. Je peux vous le dire. C'est simple. Nous avons un certain nombre d'amis avec nous qui explorent les environs. Pour éviter les ennuis, chaque fois qu'on sait quelque chose, un problème, des indésirables, ou au contraire un magasin à visiter, n'importe quoi d'intéressant, on le signale en phrases codées à tous ceux des nôtres qui sont à l'écoute. Comme vous avez pu le constater, on fait ça à heures fixes, par l'intermédiaire d'une sorte de standard qui centralise les informations.  Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Mais vous en saurez plus quand vous serez parmi nous. A mon tour de vous poser une question : j'ai l'impression que vous allez venir d'assez loin, je me trompe ?

              - Hélas non, Willy, mais je suis sûr qu'on va y arriver.

             - Moi aussi, moi aussi. Mais soyez prudents. Nous sommes de tout cœur avec vous, vous pouvez me croire. A présent, il me reste plus qu'à vous souhaiter bonne chance. Appelez si vous avez un problème, d'accord ? Au revoir et à bientôt mes amis.

     

     

       A présent que leur décision était prise, que la date de leur départ avait été fixée, le temps leur semblait long. Passées les premières heures à préparer leurs bagages dans une sorte de fébrilité contrôlée et jamais totalement avouée l'un à l'autre, ils tournèrent plus ou moins en rond dans la maison qui donnait l'impression de pressentir leur fuite, souvent incapables de mettre à profit les heures à venir pour le repos qu'ils s'étaient promis. Alors que depuis l'épisode des motards, rien n'était venu troubler le calme de leur retraite, le dimanche après-midi, vers la fin d'une sieste des plus symboliques, Coralie crut entendre des bruits de moteurs quelque part dans la campagne. Elle se précipita à la porte intérieure du garage pour prévenir son ami qui inspectait le 4X4 et, s'emparant des jumelles toujours à portée de main sur la table du salon, elle grimpa l'escalier. Larcher, qui, tel un entomologiste face à une espèce inconnue d'arachnide, détaillait pour se rassurer le moteur de la voiture dont il aurait été bien en peine de pressentir les défaillances, la rejoignit dans la salle de jeux du premier étage.

              - Tu vois quelque chose ? demanda-t-il inquiet.

      Elle lui tendit les jumelles sans répondre. Sur la grande route qui passait à deux kilomètres de là, on pouvait effectivement apercevoir une sorte de convoi de quatre voitures, des camionnettes ou des mini-cars à ce qu'il semblait. Larcher redressa la tête.

              - Rien de bien dangereux on dirait. J'ai l'impression que ce sont des gens comme nous qui ont entrepris un petit voyage, murmura-t-il.   

              - Bien d'accord avec toi. Tu vois, c'est ça qui est affreux.

       Et comme elle le regardait l’œil interrogateur, il poursuivit :

            - Je veux dire, avant, on aurait cherché à se renseigner et, éventuellement, on aurait pu faire un bout de route avec des gens en apparence civilisés. A présent, impossible de courir un tel risque : il faut être égoïste jusqu'au bout. C'est le seul moyen de ne pas avoir de mauvaises surprises. Conclusion : on fait comme on a dit et on évite tout ce qui bouge.

       Coralie lui prit le bras et, s'accrochant presque à lui, chuchota :

              - Tu crois qu'on va y arriver ?

            - Je veux qu'on va y arriver. On n'est pas passé à travers toute cette saloperie pour craquer dans la dernière ligne droite, non ?

       Elle le regarda d'un air dubitatif.

     

     

     

    Mardi 22 avril

      

         Le pays avait changé. Depuis presque une semaine qu'il n'avait pas quitté la maison et ses environs immédiats, Larcher était capable de sentir cet imperceptible mouvement. Les arbres, les champs, la nature dans son ensemble étaient semblables à ce qu'il avait toujours connu. Presque. Tout paraissait seulement un petit peu plus sauvage, plus envahissant aussi, mais peut-être n'était-ce qu'une idée, une impression induite par les heures d'angoisse qu'il venait de vivre et qui auraient gauchi sa perception des choses. En revanche, ce dont il était sûr, c'était le bien compréhensible recul de la présence humaine. A présent que leurs occupants avaient disparu, les maisons, les routes semblaient se défaire. Ce n'était qu'une altération à peine visible, un abandon infime car il était encore trop tôt, mais on sentait qu'il ne faudrait pas si longtemps avant que tout se désagrège. Ce qui dominait pour le moment, c'était une image, oui, de souillure, de saleté. La terre des dernières pluies qui tachait le bitume, une enseigne, des piquets soufflés par le vent et qui restaient de guingois, quelques brins d'herbe déjà qui repartaient à la colonisation des pierres. Et par dessus tout cela, une poussière omniprésente, exactement comme d'un appartement, d'une maison qu'on aurait laissé dormir seuls, sans ces soins minuscules et répétés qui gardent intacts l'image de la vie. Rien de gigantesque. Pas encore de ruines véritables - cela ce serait pour plus tard - mais une apparence de vieillissement, à la fois nette et imprécise, comme une photo à peine brouillée. A présent que les misérables fourmis humaines qui ne valaient que par leur nombre et leur organisation, s'étaient enfuies, la nature revenait, imperturbable, comme après un intermède, un rôle passager. Plus que l'immobilité des paysages, à peine troublée par un oiseau, un insecte, un petit rongeur qui avait réappris très vite à s'enhardir, c'était cet émiettement, cette érosion, cette destruction lente qui apportaient l'irréfutable preuve de la mort de la civilisation. Combien de temps faudrait-il pour reconquérir tout cela ? Serait-ce seulement possible ?

       Depuis presque une heure qu'ils avaient quitté la maison, ni lui, ni elle n'avaient encore parlé. Coralie se tourna vers Larcher qui avait pris le volant et, d'une voix qu'elle voulait sereine, elle remarqua :

              - C'est drôle mais j'ai l'impression que ça se dégrade plus vite que je l'aurais pensé.

              - Les fortes pluies des derniers jours ont dû accélérer les choses. 

           - A peine un mois depuis cette catastrophe, tu te rends compte ! Et dire que je croyais tout ça immuable.

              - Y a rien d'immuable. On abandonne un moment et tout est à refaire.

           - Je pense que ça doit être moins sensible dans les villes parce que...

              - Tu plaisantes, l'interrompit-elle, c'est sûrement pire dans les villes. Plus il y a de présence humaine et plus c'est sensible. A mon avis, le seul endroit qui reste et qui restera comme avant, c'est le Sahara. Ou la montagne. Parce que là, il n'y avait rien à perdre.

       Le silence suivit sa dernière phrase. Le couple était plongé dans des pensées qui n'étaient pas excessivement gaies. Il était impossible en voyant ces paysages presque intacts et pourtant désolés de ne pas toucher réellement du doigt, avec le recul,  l'ampleur du désastre. Curieusement, Larcher pensa à la forêt amazonienne qui, elle au moins, allait pouvoir se reconstituer mais dans quel but ? Pour le bien de qui ? Cette idée étrange en pareille situation le fit sourire furtivement. En contournant Nogent-sur-Seine, ils aperçurent dans le lointain les hautes tours ventrues de la centrale nucléaire dont plus aucune fumée blanche ne s'échappait. La jeune femme fit la remarque qu'elle espérait que les centrales avaient pu être arrêtées dans de bonnes conditions par les derniers personnels les ayant abandonnées. Larcher haussa les épaules. Il était à peu près persuadé que cela avait dû être un des premiers soucis des Autorités sentant que la situation leur échappait mais, dans le cas contraire, il ne voyait vraiment pas ce qu'ils auraient pu faire. Encore une crainte absurde contre laquelle on ne pouvait rien. Ils rencontrèrent l'ancienne autoroute du Sud à la hauteur de Courtenay. Le ruban grisâtre, pour ce qu'ils pouvaient en voir, serpentait intact, à travers champs et forêts, en apparence libre de tout obstacle et, bien sûr, de toute circulation. Par le chemin des écoliers, ils se dirigèrent vers Montargis. En dehors de quelques épaves diverses, puisqu'ils évitaient le plus systématiquement possible les villages, les routes étaient bien dégagées et ils progressaient assez vite. Ils se reprenaient à espérer que leur expédition serait finalement plus aisée que prévue. La pluie se mit à tomber alors qu'ils contournaient la zone industrielle d'Amilly.

              - Eh bien, je vais peut-être t'étonner mais, pour une fois, je suis très heureux de rouler sous la pluie, s'exclama Larcher. S'il y a des gens par ici, je suis prêt à parier que par un temps pareil ils doivent se terrer chez eux.

                - Même les casseurs, tu crois ?

               - Surtout les casseurs, ma grande. Je connais ce genre de salauds. Ennemis du moindre effort, ces mecs là, tu sais.

       Ils récupérèrent la N60 peu après. En voulant éviter le premier village après Montargis, Larcher engagea son véhicule dans un petit chemin boueux qui se révéla vite être une route de ferme, en impasse. En pestant, il fit demi-tour et en profita pour confier le volant à son amie. Il s'empara immédiatement de la carte routière et jeta :

            - Allez plus que quelques kilomètres et on attrape l'autoroute au sud d'Orléans. Ca ira encore plus vite après.

       Il se replongea dans les documents éparpillés sur ses genoux et, malgré la ceinture de sécurité, faillit s'écraser le visage sur le pare-brise. La jeune femme venait de piler brutalement.

                     - Eh, qu'est-ce qui te prend ? T'es malade ou quoi ?

       Pour toute réponse, elle lui désigna de la tête l'avant de la route. Ils se trouvaient à la sortie d'un tournant assez large qui se prolongeait par une légère descente de quelques centaines de mètres. Ce que lui montrait Coralie était une bizarre construction, sur le bord droit de la route, un peu en avant de ce qui semblait être le village suivant. Un assemblage artisanal de poutres supportait des mannequins. Elle relança la voiture et ils s'approchèrent lentement de l'endroit. Ce n'étaient pas des mannequins mais d'authentiques pendus qui se balançaient lentement  au gré du vent et de la pluie. Détail particulièrement sordide, en plus de cinq cadavres pourrissants, on pouvait également voir deux chiens et un chat, pendus par le cou comme les humains.

               - Putain, mais on dirait un gibet, murmura Larcher. Mais oui, c'est un gibet. Comme au Moyen-Age ! Qu'est-ce que...

             - J'aime pas ça. J'aime pas ça du tout, lui répondit sa compagne.

       Le doigt frappant à leur vitre arrière les fit sursauter. Plusieurs hommes armés, surgis du néant, leur coupaient la retraite.

     

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