• chapitre sept

    Mardi 1er avril

     

     

         Larcher avait passé une grande partie de la nuit dans des cauchemars atroces, à lutter contre des dizaines de Jude qui voulaient l'assassiner de mille façons différentes. Coralie ne faisait partie de ses rêves que sous la forme d'une présence floue, quelque part auprès de lui, qu'il n'arrivait pas à saisir. La seule fois où il avait réussi à l'approcher, à lui parler, il s'était aperçu qu'il s'agissait en réalité d'Élisabeth et une vague de nostalgie l'avait alors réveillé. Malgré tout, il se sentit reposé le lendemain matin quand il se leva. Il hésita à ouvrir les volets de la chambre par peur que ce geste, par sa répétition, ne finisse par attirer l'attention. Il s'immobilisa un instant pour bien marquer sa décision de ne pas oublier d'y réfléchir plus tard puis il enfila rapidement ses vêtements et sortit de la pièce. La jeune femme était déjà levée et s'était installée dans la cuisine. Elle lisait l'exemplaire chiffonné du Figaro qu'elle annotait avec un petit crayon doré. Elle lui fit un large sourire.

              - Bonjour, Julien, bien dormi ?

              - Plus ou moins et vous ?

             - On se tutoyait pas, hier soir ? répondit-elle en continuant de sourire.

             - Hmm, oui, c'est vrai.. Je ne sais pas pourquoi je... Excuse-moi. Alors, toi, t'as bien dormi ?

              - Peu mais assez bien en définitive, merci.

         Larcher s'empara d'une chaise et s'installa face à elle tandis qu'elle jouait pensivement avec le petit stylo. Elle releva les yeux et le regarda plonger la main dans le paquet de cookies.

          - Dis-moi, Julien. Tu es toujours d'accord pour qu'on continue, enfin... pour qu'on essaie de faire un bout de chemin ensemble, comme on avait  dit hier soir ? Je veux dire...

         Il hocha la tête, le visage sérieux.

             - Tout à fait. Tout à fait ! Si tu me fais confiance ! Si on se fait confiance... Je crois qu'à nous deux, on a bien plus de chances de s'en sortir. Ce serait vraiment con de pas essayer. Je sais que ça va être dur mais à deux je suis sûr qu'on y arrivera. On arrivera à sortir de toute cette pourriture. C'est le seul moyen. Et puis, on rencontrera sûrement d'autres gens comme nous. Y a pas de raison. Tu crois pas ?

         Elle acquiesça en silence puis se redressant soudain :

             -  Heu, je suis désolée mais, comme tu sais, y a pas de café. Rien que du coca. A ce propos, justement... Tu vois, poursuivit-elle en sortant une feuille de papier de dessous le journal, j'ai fait une liste de ce qui me paraît indispensable si on veut pas crever de faim.

         Larcher s'empara de la feuille et la parcourut rapidement.

             - C'est à peu près ce que j'avais trouvé au magasin de la rue de Vaugirard quand les autres salauds m'ont intercepté, remarqua-t-il. Mais il faudrait ajouter deux-trois trucs auxquels j'ai pensé depuis, comme d'autres lampes, un réchaud à gaz - mais ça, je vois que tu l'as déjà marqué - ou des piles, des accumulateurs, des batteries, enfin des tas de trucs comme ça pour faire remarcher les petits appareils électriques. Ca doit être possible, non ?

         Coralie avait repris le papier et le complétait au fur et à mesure tandis que Larcher grignotait ses gâteaux secs. La bouche pleine, il reprit :

              - Je vois que t'as remis tes vêtements. T'as rien  trouvé dans l'armoire d'Elisabeth ? Vous avez à peu près la même taille, non ?

             - Si, deux ou trois trucs. Mais, en plus du fait que je préfère mettre mes affaires - à ce propos, il faut qu'on passe chez moi - je suis sale comme un peigne. Je vais d'ailleurs prendre la salle de bains si tu es d'accord. Quelque chose me dit qu'il faut profiter de ce que l'eau n'est pas encore coupée chez toi. Evidemment, se débarbouiller à l'eau froide n'est pas des plus réjouissants mais je peux t'assurer que c'est drôlement mieux que rien. Bon, j'y vais. Après on dresse notre plan de bataille, d’accord ?

       Il la regarda partir et étira voluptueusement ses bras. Ils avaient du pain sur la planche et plutôt intérêt à bien choisir leurs interventions diverses, se dit-il. Il reprit à nouveau la liste et y rajoutait un récepteur à ondes courtes qui pourrait peut-être les aider à en savoir un peu plus sur l'état du reste du monde quand elle l'appela d'une voix étrangement contractée.

              - Julien, viens voir.

         Elle regardait par la fenêtre de la chambre d'amis qui donnait sur l'autre extrémité de la rue Duranton. Il s'approcha d'elle et regarda à son tour. A l'angle de la rue, environ deux cents mètres plus bas, un char manœuvrait. Le blindé semblait hésiter comme s'il cherchait à repérer quelque chose. Il s'arrêta en plein milieu de la chaussée, sa tourelle tournant dans un sens puis dans l'autre. A présent qu'il faisait attention, Larcher pouvait entendre, assourdis, le rugissement des puissants moteurs. Soudain, comme pris d'une inspiration subite, l'énorme véhicule recula brutalement, bousculant plusieurs voitures et écrasant un petit arbre, et s'élança à 180 degrés. Il disparut dans un panache de fumée bleue.

             - Je me demande bien ce qu'ils cherchent, murmura Coralie.

             - Je ne sais pas, lui répondit Larcher, mais tout ça n'est pas très engageant. On va avoir intérêt à faire gaffe avec le 4X4 parce que ces connards sont capables de nous allumer sans sommation.

              - Tu crois ? Pourquoi nous ? Ils peuvent pas tirer sur tout ce qui bouge, non ?

               - Mais les Gardes Mobiles, l'autre jour. Ceux que j'ai vu au carrefour en haut...

               - Tu m'as dit qu'ils avaient tiré sur des pillards, non ?

               - Et qu'est-ce qu'on va faire quand on ira se ravitailler ?

         Elle ne répondit pas, fixant toujours l'endroit où le char avait disparu. Il la prit par les épaules et la serra contre lui. Il se rendit compte que c'était la première fois depuis des jours qu'il touchait un autre être humain et il en fut très ému.

              - Allez, pas de découragement. Il n'y en a sûrement pas des milliers et puis, merde, on doit les entendre venir... De toute façon, on n'a pas le choix. On fera très attention, c'est tout. Mais, ça me conforte dans ce que je crois.

               - C'est-à-dire ?

            - Qu'il nous faudra assez rapidement quitter Paris. Peut-être plus vite que prévu. D'autant qu'avec tous ces morts, il va sûrement y avoir des épidémies. Et puis, cette racaille...

         Elle s'écarta doucement de lui. Arrivée à la porte, elle se retourna.

              - Julien, je crois que tu as raison. Faut pas s'éterniser ici, souffla-t-elle.

     

      

     

         Larcher était repassé par l'armurerie pour y remplacer son fusil perdu. Il avait forcé Coralie à prendre, malgré sa réticence, un pistolet automatique dont il lui avait longuement expliqué le fonctionnement sans être tout à fait sûr qu'elle puisse s'en servir le cas échéant. Il n'avait pas voulu retourner dans le Monoprix, plus par superstition que par crainte véritable de s'y heurter à Jude qui devait de toute façon zoner dans les environs et qu'ils pouvaient rencontrer à n'importe quel coin de rue. Ils avaient repéré une supérette du côté de l'avenue Félix Faure et, après avoir garé leur véhicule à proximité, ils passèrent plus d'une heure à surveiller les environs, à moitié enfoncés dans leurs sièges, n'échangeant que de rares paroles. En fait, ces précautions auxquelles ils s'astreignaient étaient certainement illusoires. Qui pouvait garantir qu'on ne les guettait pas depuis un quelconque recoin, qu'une bande de Viraux n'attendait pas qu'ils se risquent à découvert pour leur fondre dessus ou même qu'un tireur embusqué ne les prenne subitement pour cible, pour rien, pour le simple plaisir de se défouler, dans cette ville livrée à l'arbitraire et aux prédateurs ? Mais leur prudence relative les rassurait. A bien observer, pourtant, dans ces rues abandonnées, une certaine vie continuait à se manifester. Une bande de chiens qui passaient en reniflant nonchalamment les arbres, des pigeons qui picoraient on se demandait bien quoi, des bruits de moteur à quelques rues de là, deux ou trois silhouettes apeurées dont ils n'aperçurent que les mouvements furtifs, les reflets à peine ébauchés, pauvres vies errantes vraisemblablement encore plus craintives qu'eux-mêmes, témoignaient du fait que la ville n'était pas encore tout à fait morte. A un moment, stupéfaits, ils aperçurent une femme tout en rouge qui descendait lentement l'avenue à bicyclette en tenant d'une main une grande ombrelle pour se protéger du soleil intermittent.  Brusquement, la femme se mit à pédaler avec frénésie et disparut dans une rue adjacente. Une Virale, sans doute, murmura Coralie, elle n'ira pas loin. Larcher, enfin, se décida à approcher la voiture, moteur à bas régime, devant la porte béante de la supérette. Laissant l'engin tourner au ralenti, il descendit prudemment tandis que sa compagne s'installait au volant. Il entra lentement dans le magasin, méfiant. Malgré les prélèvements importants de ceux qui étaient passé avant eux, il réussit à trouver suffisamment de marchandises diverses pour remplir le Range-Rover à ras-bord. Larcher n'était pas étonné de voir que tant de monde semblait être venu se servir dans le petit établissement alors qu'il ne voyait - et c'était tant mieux - presque jamais personne dans les rues. Il poussa un soupir de soulagement quand la jeune femme relança le 4X4.

         L'appartement de la rue Duranton ressemblait à présent à une boutique de receleur avec ses multiples caisses, boites, paquets et bouteilles, empilés en vrac dans l'attente de l'inventaire qu'ils s'étaient promis de faire. Et c'était d'ailleurs bien ce qu'il était, l'appartement, un véritable entrepôt de marchandises, remarqua Coralie, presque étonnée. S'ils avaient décidé de quitter la ville, ils n'avaient pas encore choisi le moment exact de leur départ. En revanche, leur destination était connue : la résidence secondaire de la jeune femme située à une centaine de kilomètres à l'est de Paris, où ils espéraient bien échapper aux miasmes mortels de la grande cité. Par peur d'avoir été repérés, rendus presque paranoïaques par l'environnement hostile, ils avaient décidé de transférer toutes leurs acquisitions dans l'appartement. Comme ça, si quelqu'un vient voler ou vandaliser le 4X4 dans son box, on n'aura pas tout perdu, avait conclu Larcher. Il le regretta presque par la suite tant le transfert de tous les objets au long des cinq étages l'avait épuisé. Il ne pouvait plus souffrir ces couloirs sinistres et, s'ils ne s'étaient pas décidés à partir, il aurait probablement proposé d'émigrer pour un logement moins haut situé, il y en avait sûrement des milliers de vacants à présent.

     

     

             - J'ai peur, Julien, tu sais, je suis morte de trouille.

         Larcher regarda la jeune femme qui s'était assise en face de lui sur le canapé du salon, les jambes repliées sous elle, une boite de tonic à la main.

            - Ecoute, lui répondit-il, je sais que ce n'est pas parfait mais la porte d'entrée est blindée. Impossible d'entrer sans qu'on s'en aperçoive. D'ailleurs, depuis le début, je n'ai pas entendu une seule personne dans cet immeuble. En tous cas, à cet étage.

            - Ce n'est pas ce que je veux dire, reprit-elle en le regardant droit dans les yeux. Ce qui me fait peur, c'est ce qui pourrait nous arriver, ce qui pourrait m'arriver. J'ai peur de tomber malade comme les autres. Peut-être sans m'en rendre compte. Ou en m'en fichant ce qui est encore pire. Tu les a vus, ces pauvres gens, ils ne savent même plus ce qu'ils font, ni qui ils sont. Ils se battent entre eux comme des bêtes. Ils n'ont plus rien d'humain. A la radio, enfin quand elle marchait encore, ils disaient qu'il y en a qui se suicident ou qui meurent par accident simplement parce qu'ils ne se rendent plus compte du danger, parce qu'ils sont en dehors de la réalité. Il y en a d'autres qui attaquent tout ce qui bouge... Pourquoi ? Qu'est-ce qui a bien pu se passer ?

         En l'écoutant, Larcher se rendait compte qu'ils n'avaient jamais vraiment évoqué entre eux ces angoisses qui les taraudaient. Ils s'étaient lancés dans des actions de survie, des actions immédiates, évidemment indispensables, comme si cela avait été un moyen d'ignorer cette menace qui les entourait, comme si le quotidien permettait d'oublier la grande peur, leur fragilité, leur impuissance. Mais comment faire autrement pour accepter ce qui n'était peut-être qu'une parenthèse, un sursis ?

             - Je ne sais pas, murmura-t-il. D'après ce qui a été dit, ce serait un nouveau virus, une mutation ou je ne sais quoi. Un truc qui attaque les neurones, les cellules nerveuses du cerveau. De l'homme, car les animaux semblent épargnés et...

             - Je sais, je sais. Dans le journal, ils parlent d'un virus qui modifie les hormones du cerveau, qui rend les gens comme fous. Mais en disant ça, on n'a rien dit. Absolument rien. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi maintenant, pourquoi si brutalement ? Comment ça a pu arriver si vite ? Si vite qu'on a même pas eu le temps de s'organiser. Tout s'est effondré si rapidement, comme un château de cartes. Une civilisation entière ! Faut croire quand même que tout ça n'était pas si solide. Et ceux qui restent ne sont même pas sûrs... Tu comprends, dans une grande catastrophe, un tremblement de terre, la guerre, ceux qui survivent savent au moins qu'ils s'en sont sortis, qu'ils peuvent peut-être recommencer. Mais pas nous, pas nous, c'est ça qui me désespère !

                 - Allons, Coralie, pas de déprime. Le pire n'est jamais sûr, voyons. Tu sais qu'on dit aussi dans le journal qu'il y a peut-être des gens qui sont immunisés d'emblée à ce truc et que...

                 - Qu'est-ce qu'ils en savent, merde !

            - Il y a quand même le fait que, toi et moi, depuis une semaine que nous sommes dans cette ville... Et que nous nous promenons sans précautions particulières...

                 - Mais sans rencontrer de Viraux. De près, je veux dire.

                - Faux pour moi. Jude et les autres, je les ai vus de près et je peux te certifier que c'étaient bien des dingues ! Quoique… À y bien réfléchir… Je me demande si c’est vraiment des malades ou… de la simple racaille…

         Coralie avala une longue gorgée de tonic, regarda autour d'elle puis revint à Larcher.

                  - Tu es croyant, Julien ?

               - Heu, ça dépend mais, heu, oui, je crois qu'on peut dire que je suis croyant.

               - Eh bien pas moi. Et c'est pas maintenant que... Mais si j'étais croyante, je veux dire, si je pensais qu'il y a une explication, une volonté, un but, quoi, je serais persuadée qu'il s'agit d'une espèce de vengeance divine, d'une malédiction. La main de Dieu sur ses ouailles. Et après un avertissement déjà car le SIDA, c'était bien aussi un virus, non ? Mais je crois pas à toutes ces foutaises. Je suis trop rationnelle, tu vois. Pour moi, tout ça, c'est un hasard malheureux, un accident de la nature. Et c'est bien de penser ça qui me désespère. De penser qu'avec un peu de chance rien n'aurait pu se produire. Au lieu de ça, toute une civilisation qui disparaît, ces siècles d'efforts, de luttes, de guerres, tous ces morts, pour rien. Rien. On va laisser nos monuments à des animaux qui ne les verront même pas... Quelle connerie, quel gâchis...

         Elle s'était mise à pleurer silencieusement. Larcher se leva, s'assit à côté d'elle, la prit dans ses bras. La douleur de la jeune femme, sa propre angoisse, l'étranglaient. Il aurait voulu la consoler, trouver des mots, des phrases mais il ne pouvait que la serrer contre lui en la berçant et en lui caressant lentement les cheveux. Finalement, il réussit à lui parler doucement, comme à un enfant triste qu'on veut rassurer malgré la réalité qui blesse. Au delà de ses phrases incertaines, ce fut sa voix, sa présence qui arrivèrent à la calmer. Ils restèrent un long moment l'un contre l'autre sans prononcer une parole. Puis Coralie le repoussa gentiment et se leva d'un coup.

              - Ca va mieux. Un coup de fatigue sans doute. Je vais aller me coucher, Julien, je suis vannée.

         Il la rejoignit quand elle se fut enfoncée dans son lit. A la lueur tremblotante de la bougie, ses cheveux ressemblaient à une tâche de nuit sur l'oreiller et donnaient à son visage une allure de toute petite fille.

               - Ça va ? chuchota-t-il.

               - Ça va.

         Il se pencha pour lui embrasser le front mais, comme il se relevait, elle arrêta son mouvement de la main.

               - Julien, j'aimerais que tu dormes avec moi, cette nuit.

         Comme il ne répondait pas, elle murmura en souriant.

               - Si tu le veux bien, évidemment.

     

    suite ICI

    Tous droits réservés

    copyright 943R3EB


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :