• chapitre six

    Lundi 31 mars (suite)

     

     

         Larcher se laissa tomber contre la porte. Les cris se faisaient plus pressants. Il reconnut la voix de Jude qui devait être tout proche quand, à bout de souffle, il hurla d'une voix suraiguë :

             - Mais, bordel de merde, vous avez vu ce qu'il a fait à Sammy, c’te espèce d'enculé ? Hein, vous avez vu ? Et dire que ce connard donnait l'impression de péter de trouille. Tout gentil, tout calme, le salaud. Merde, on s'est fait avoir comme des bleus. Et c'est lequel de vous deux qu’aurait bougé, hein ? Lequel ?

              - T'excites pas, Jude, on finira bien par le coincer, c'te salope, murmura un de ses hommes.

                 - Ouais, ben j'te dis pas ce que je lui ferai à cette ordure quand je l'aurai à ma pogne, reprit Jude. Ta lampe, bordel, éclaire dans le fond, là, et puis non, tiens, passe-la-moi plutôt. Décidément vous êtes rien que des connards.

         Larcher avait posé à tâtons la main sur une sorte de barre de fer qu'il se contentait de caresser sans oser la tirer vers lui de peur de faire du bruit. Mais si Jude et ses hommes ouvraient la porte, il se promettait de défendre chèrement sa peau. Les voix pourtant diminuaient de volume. Les tueurs avaient probablement décidé de poursuivre plus avant leur exploration mais ce n'était sûrement pas le moment d'aller vérifier. Larcher les entendit revenir longtemps après, balançant de grands coups de bottes dans les murs du couloir, de colère et de frustration. Il laissa encore s'écouler de longues, longues minutes avant de se lever avec précaution, bien décidé à réemprunter le chemin par lequel il était venu. Il ne se voyait pas explorer ce métro de tous les dangers avec une simple boite d'allumettes. A présent, il distinguait parfaitement le cadran lumineux de sa montre bracelet et décida qu'il était temps de sortir. Avant d'ouvrir la porte de la pièce, il se pencha pour récupérer dans l'obscurité épaisse la barre de fer, défense rudimentaire sans doute, mais en tout cas certainement plus performante que ses seules mains nues. Le métal racla douloureusement le sol carrelé. La lumière violente d'une torche électrique projetée tout à coup en plein milieu de son visage le frappa plus fort qu'une agression physique réelle. Sur le moment, il eut l'impression de devenir fou tant sa surprise fut intense. Il poussa un gémissement de frayeur. Il n'était pas seul. Pas un instant, il n'avait été seul et il n'avait rien deviné, rien entendu. La voix calme et mesurée était pleine de violence contenue. C'était une voix de femme.

              - Laissez tomber votre barre. Vite. Et tournez-vous, mains en l'air appuyées contre le mur. Tout de suite.

         Il s'exécuta, totalement dépassé. Le silence se réinstalla. Il hasarda :

               - Mais vous êtes qui, bon Dieu ? Et qu'est-ce que vous me voulez ?

               - Chut, moins fort. J'ai pas envie de connaître vos copains de trop près.

                - Ce ne sont pas mes copains.

                - J'ai cru deviner.

         Nouvelle silence. Larcher, qui se remettait à peine, chercha à savoir.

                - Qu'est-ce que vous fabriquez ici ?

               - Pas vos oignons. Pour le moment, vous me racontez votre histoire. Et tachez d'être convaincant, hein ? Non, on ne bouge pas. On reste contre le mur. Et n'ayez pas de faux espoirs : ma torche a des piles neuves et mon revolver est bien chargé. Allez, go !

         D'abord hésitant, puis de plus en plus rapidement, il raconta. Sa femme. La violence de la police. Jude et ses comparses. Il ne passa sous silence que les armes chez lui et le 4X4 devant le Monoprix qu'il n'avait pas renoncé à récupérer. Quand il s'arrêta, la voix ne lui demanda rien. Il reprit :

              - Écoutez, je vous ai tout dit. Vous savez tout de moi et moi rien de vous.

              - Normal, c'est moi qui tiens le revolver.

            - Bon, d'accord, mais maintenant qu'est-ce qu'on fait ? On va pas passer la nuit ici, non ? Ecoutez, vous me laissez partir et on en reste là, vous voulez bien ?

            - C'est ça, pour que vous me sautiez dessus dès que moi je sortirai.

            - Mais non, je vais pas... Bon Dieu, c'est complètement con. Vous croyez pas que j'ai suffisamment d'ennuis comme ça ? Hein ? Pourquoi vous dites rien ? Bon, puisque c'est comme ça, je m'assieds. Je suis crevé. Doucement, gentiment, je vais m'asseoir. Vous avez rien à craindre. Je ne vous veux aucun mal.

         Larcher attendit quelques secondes et, devant l'absence de réponse de son interlocutrice, il se retourna et se laissa glisser le long du mur, les mains bien en évidence. Le faisceau de la torche le suivit jusqu'au sol. Autant pour échapper à la lumière aveuglante que pour reprendre ses esprits, il cacha son visage entre ses mains. Il ne pouvait pas voir la femme, ni même l'entendre respirer. Au dessus d'eux, il percevait le chuintement d'un tuyau ou d'une fuite d'eau, des craquements parfois. Des rats, peut-être. Il était fatigué et, en même temps, extraordinairement vigilant. Par dessus tout, il en avait assez de cet univers absurde où tout basculait à chaque instant, où les menaces étaient permanentes. La voix le fit sursauter.

          - Bon, j'ai décidé de vous faire confiance. Enfin, partiellement.

         Larcher releva la tête au moment où la torche l'abandonnait pour se fixer sur la porte avant de s'éteindre. Il perçut le mouvement de la femme, plus par un frôlement, un déplacement d'air que par le bruit. Elle était tout près de lui quand elle chuchota mais il n'avait plus peur.

              - On va sortir. Ensemble. On se quitte en dehors de la station. Mais pas de blague, hein, je vous tiens à l’œil et n'oubliez pas que...

                  -  …vous avez le revolver. Je sais.

         Dans le couloir, elle allumait sa lampe par intermittence, quelques fractions de seconde, pour leur ouvrir le chemin, prête à se fondre dans les ténèbres à la moindre alerte. Il la devinait derrière lui, attentive. Ils émergèrent prudemment de la station Convention. La nuit, à nouveau, mais avec une luminosité diffuse qui tranchait avec la noirceur profonde du métro. Les tueurs avaient disparu. En haut de l'escalier, il se tourna vers elle qui le suivait, arme braquée. Jeune et mince, vêtue d'un pantalon et d'un chandail sombres, c'est tout ce qu'il pouvait en dire. Interprétant son regard, elle murmura :

              - C'est ici que nos chemins se séparent, monsieur le fugitif. Je vous souhaite bonne chance.

         Mais elle ne partait pas, prudente. Il hasarda :

             - Et si on faisait encore un bout de route ensemble ? Vous savez, vous me semblez être la première personne normale que je rencontre depuis... Qu'est-ce que vous en dites ?

           - Et si j'étais quand même une Virale, hein, monsieur le malin ?

                - Ben, heu... Je sais pas. Je crois pas. Et moi alors ?

             - Pas l'air. Et, vous savez, j'ai appris à les reconnaître, ceux-là. Non, je pense pas que vous soyez un Viral. Enfin, pas encore.

                - Alors ?

         Elle resta quelques instants pensive puis haussa les épaules sans répondre. Larcher tâta ses clés dans le fond de sa poche et reprit :

             - Hmm... Faut que je vous dise. J'ai une voiture plus bas, dans la rue de Vaugirard. C'est justement là que... mais je vous raconterai ça plus tard si vous voulez. Un 4X4. On peut aller partout avec ce genre de truc. On essaie de le récupérer et après on avise, qu'est-ce que vous en dites ?

         Pour la première fois, elle ébaucha un sourire. Dans la clarté diffuse de la lune nuageuse, il avait pu discerner la blancheur de ses dents. D'un signe de tête, elle désigna la rue.

              - C'est trop dangereux ici. On y va.

         A vrai dire, il n'avait pas prévu de récupérer si vite le Range Rover. Les événements de l'après-midi étaient encore bien trop présents à son esprit. Cependant, maintenant, il ne pouvait plus reculer. D'ailleurs, à deux, l'entreprise serait plus facile. Le 4X4 était toujours au même endroit, intact. La rue paraissait déserte. L'abribus dressait sa masse sombre de l'autre côté de la chaussée mais il ne s'attarda pas à vérifier si les corps étaient toujours là. Procédant par petits bonds successifs, plaqué contre les murs des immeubles, la femme quelques mètres derrière lui, il s'approcha à couvert le plus près possible du puissant véhicule, marqua un temps d'arrêt puis s'élança, les clés déjà prêtes dans la main. Tout en manipulant fébrilement le contact, il entrebâilla l'autre portière pour la femme qui monta sans hésitation. Une minute plus tard, la voiture démarrait sans heurt, son moteur rugissant dans le calme de la nuit. Un bref instant, Larcher avait envisagé d'aller récupérer son fusil abandonné dans le Monoprix mais il avait jugé plus sage de ne pas tenter le sort. Ils roulèrent au hasard quelques minutes. La lumière blanche des phares éclairait un paysage fantomatique de voitures abandonnées qu'ils devaient contourner avec précaution. Sans regarder sa compagne, il interrogea :

              - Qu'est-ce qu'on fait ? Vous voulez que je vous ramène chez vous ? Si vous me dites où vous habitez, bien sûr.

                 - J'habite du côté de la porte de Bercy mais...

         Sa réserve était perceptible. Larcher, sans quitter la rue des yeux, reprit :

              - Vous voulez… venir prendre un verre et discuter un peu chez moi ? Après, je vous dépose où vous voulez, je vous le promets ! Vous savez, il est encore tôt, à peine 9 heures du soir (Il se mit à rire). C'est marrant parce que j'ai l'impression de chercher des raisons pour pas qu'on se sépare déjà. Comme avant toute cette merde. Et puis, c'est vrai que j'ai envie de parler avec quelqu'un, de faire le point, de savoir ce que vous pensez de tout ça. Alors ?

              - Alors pourquoi pas ? répondit-elle enfin. Mais, je vous préviens, j'ai eu récemment quelques expériences malheureuses et je suis devenue très, très méfiante. Au moindre geste suspect, je mets les voiles.

              - OK, OK, je vous jure que je n'ai aucune mauvaise intention.

         La rue Duranton était sinistre mais vide. Aucune lumière apparente dans son immeuble. Cage d'escalier déserte. Il voulut s'effacer pour la laisser entrer dans l'appartement mais, avec sa lampe électrique, elle lui fit signe d'ouvrir le chemin. Hochant la tête, il jeta sa parka au hasard, se dirigea droit dans le salon, alluma la lampe à gaz  et se tourna vers elle. Il l'avait entendu claquer la porte d'entrée mais elle n'avançait pas. Il pouvait la voir, debout dans l'entrée, immobile à explorer les murs avec sa torche, hésitante encore. Il fouilla dans le bar, réussit à retrouver une bouteille de Vodka rescapée.

              - Vodka, ça vous va ? C'est apparemment tout ce qui me reste.

                 - Un doigt, merci.

         Elle s'avança en scrutant les lieux avec attention. De taille moyenne, la trentaine, elle était brune avec des yeux clairs et un visage très pâle. Il devinait qu'elle aussi avait dû passer par des moments difficiles et il se sentit tout à coup très proche d'elle. Larcher la trouvait très attirante malgré son pantalon et son pull bleus souillés de poussière. Après toute cette crasse des jours précédents, elle lui redonnait une impression de civilisation et il se dit que, rien que pour cela, il avait de la chance. Pour la mettre à l'aise, il lui fit visiter l'appartement.  Peu après, il la faisait asseoir sur le canapé du salon avant de s'installer dans le fauteuil en vis-à-vis. Alors que, silencieusement, elle faisait tourner entre ses doigts, sans le boire, son petit verre d'alcool, il lui raconta à nouveau son existence des jours précédents et essaya d'avancer quelques hypothèses sur l'avenir de leur monde en déroute. Elle ne répondait à ses phrases que par monosyllabes mais elle paraissait se détendre. Il ne voulait surtout pas la brusquer.

           - Vous savez, poursuivit-il après un silence, j'ai deux questions qui... Mais, à propos, vous connaissez mon nom, vous le connaissez même depuis le début, mais moi je...

              - Coralie.

              - Coralie. Ah, c'est joli.

         Il regretta immédiatement la banalité de sa remarque et chercha à enchaîner sa phrase le plus rapidement possible.

             - Eh bien, Coralie, je vous disais... Oui, il y a deux questions que j'aimerais vous poser, vous voulez bien ?

              - Dites toujours.

           - Voilà. D'abord, je voudrais bien savoir pourquoi vous ne m'avez pas laissé tout simplement partir, tout à l'heure, dans le métro. J'ignorais complètement que vous étiez là. Je me serais jamais douté...

             - Oh, c'est facile à expliquer. Je ne pouvais pas être sûre que vous ne m'aviez pas repérée et quand vous avez saisi cette barre de fer, j'ai préféré prendre les devants, voilà tout. Et l'autre question ?

             - Ben, si j'ai bien compris, vous habitez dans l'est de Paris alors je me demandais...

             - ...ce que je faisais si loin de chez moi et cachée dans le métro ? Là aussi, c'est facile à expliquer. J'ai des amis qui n’habitent pas très loin d'ici et, samedi, quand le téléphone marchait encore, on avait discuté de tout ce qui se passait. Ils semblaient eux aussi en bonne santé. Ils devaient me rappeler mais, bien sûr, ils n'ont pas pu le faire alors comme j'en avais marre d'être toute seule... Seulement, voilà, il n'y avait personne chez eux. Enfin, disons plutôt qu'ils n'ont pas répondu quand j'ai sonné...

              - Vous pensez qu'ils n'ont pas voulu vous ouvrir ?

              - Ca, j'en sais rien. Toujours est-il qu'en ressortant de leur immeuble, il y avait une bande de types et de filles autour de ma voiture. Je ne me suis pas vraiment méfiée - et pourtant Dieu sait si je fais attention depuis trois jours - mais quand ils m'ont vue, ils se sont mis à crier et à me courir après. Alors, j'ai fait comme vous. Le métro. Seulement moi, j'avais tellement peur que je suis allée plus bas, jusqu'au quai et alors là... C'était affreux. Des tas de gens par terre, morts... des enfants...  Je ne sais pas ce qui s'est passé là-bas... Je suis remontée comme une folle, j'ai vu la porte dans le mur du couloir. Je suis entrée. Je suis restée un long moment à attendre dans le noir. J’peux pas dire combien de temps… Et puis je savais plus quoi faire… et alors il y a eu ces cris... J'ai d'abord pensé que c'étaient ceux de cette bande, enfin ceux qui étaient après moi... Quand vous êtes rentré, j'ai cru que j'allais m'évanouir  !

              - Comme moi quand vous m'avez braqué avec votre lampe. Au fait, vous m'auriez tiré dessus ?

                - J'aurais pu si...

         Elle sortit un petit revolver de la poche de son pantalon.

             - C'est celui de Laurent, mon mari. Je l'ai pris avec moi pour me donner du courage mais je ne sais pas m'en servir. Vous voyez que je ne vous cache rien.

              - Vous êtes mariée ?

              - Je l'étais la semaine dernière. Maintenant, je ne sais plus. Mon mari est parti presque au début des... événements et je ne l'ai plus revu. Il a disparu. Comme des milliers d'autres gens, j'imagine.

         Elle haussa les épaules et parut se perdre dans ses pensées. Larcher la laissa à ses réflexions un petit moment puis, terminant d'un coup sa Vodka, il se leva et lui demanda :

              - Vous n'avez pas faim ?

         Elle le regarda en souriant et se leva à son tour.

              - Qu'est-ce que vous avez à manger ?

         Elle le suivit dans la cuisine. Le réfrigérateur était une infection mais, en fouillant dans le placard, il réussit à trouver un paquet de spaghettis et une boite de sauce tomate, des gâteaux secs, de la confiture. Il versa de l'eau dans une casserole. Elle le regardait faire avec curiosité.

              - Vous avez encore de l'eau ? remarqua-t-elle. Vous savez que vous avez de la chance. C'est coupé chez moi depuis deux jours...

         A la fin du repas, elle lui demanda des cigarettes. Il finit par retrouver un vieux paquet de Camel sur lequel elle se jeta avec avidité. La soirée, la première acceptable depuis une semaine pour Larcher, passa à la vitesse de l'éclair. A présent, comme des amis de longue date, ils pouvaient échanger leurs impressions, leurs interrogations et se transmettre leurs peurs de l'avenir incertain. Larcher ne sut pas vraiment qui le premier tutoya l'autre. Il avait l'impression de la connaître depuis toujours et cela lui fit comprendre combien il avait souffert de sa solitude, combien lui avait manqué la possibilité de pouvoir partager son incertitude. Elle lui parla de ses propres inquiétudes : elle se faisait un sang d’encre – c’était son expression – pour ses parents et sa sœur restés à Saint Etienne d’où elle était originaire. Larcher qui, avec la disparition de sa femme, n’avait plus aucun proche, comprenait toute l’angoisse à laquelle il avait échappé. Il essaya de la réconforter par les paroles ordinaires que l’on pense être obligé de produire en pareil cas mais il n’y croyait vraiment pas et son malaise devait certainement être perceptible. Ce fut elle qui vint à son secours en changeant le sujet de leur conversation. Ils avaient allumé un maximum de bougies qui produisaient une lumière qui parut à Larcher presqu’aussi intense que celle de l’électricité dont ils apprenaient à se défaire. En début de soirée, il avait parlé de la raccompagner chez elle mais elle accepta immédiatement quand il lui proposa la chambre d'amis. Elle exigea de venir avec lui garer le 4X4 dans le box du sous-sol. Quand il lui souhaita bonne nuit, elle lui tendit la joue tout naturellement. Avant de s'endormir, épuisé, il se félicita de cette rencontre, première lueur de réconfort dans le marasme de sa vie nouvelle. Il n'était plus seul.

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