• chapitre vingt-deux

    Mercredi 30 avril (fin)

     

     

       Larcher n'était resté que quelques minutes dans le petit bois. Qui n'était d'ailleurs pas si petit que cela puisque ses pins semblaient s'étendre à perte de vue vers le sud et vers l'ouest. A peine le temps de se remettre un peu et de faire le point. Sa situation ne lui semblait pas si désespérée mais ce qui le chagrinait, ce qui l'épouvantait même, c'était le sort de Coralie, perdue quelque part au milieu de ces terres sur lesquelles rougeoyait encore le soleil couchant, à la merci de psychopathes inconnus. Il évaluait la distance qui le séparait de ses amis à une quarantaine de kilomètres c'est-à-dire un univers pour lui qui, à pied et sans repère, commençait à frissonner dans le jour déclinant. Son premier mouvement avait été de continuer sa recherche encore plus au sud, avec comme seul but avoué de ne pas perdre plus de temps, mais la vanité d'une telle tentative lui  sauta malgré tout aux yeux. Il devait remettre à plus tard. Mais de quelle façon ? Avant toute chose, il lui fallait se procurer une voiture en état de marche. Pour la trouver, un seul moyen : se rapprocher d'une agglomération. Et pour cela continuer, tant qu'à faire, vers le sud. Qui sait si, en cherchant la voiture, il ne trouverait pas enfin quelques renseignements ? Appuyé contre un des premiers pins de l'orée de la forêt, il en était là de ses réflexions quand il entendit les moteurs. De l'endroit où il se trouvait, il pouvait facilement voir la route et la villa, source de ses ennuis. Quelques secondes plus tard, il distingua deux lourds véhicules qui s'arrêtaient devant la maison et, peu après, des silhouettes qui lui parurent militaires. Des gendarmes ou des policiers. Il n'en crut pas ses yeux. Durant un fragile moment, il pensa à un retour de la civilisation avant que les vieux réflexes ne s'estompent. Il haussa les épaules. Encore des cinglés déguisés en flics et qui jouaient aux petits soldats. Les blindés, toutefois, par leur apparente organisation, l'inquiétaient. Il n'attendit pas davantage et s'enfonça pour de bon vers les bois, attentif néanmoins à en suivre la lisière. Il progressait lentement. Il ne craignait plus les pseudo-policiers que, depuis longtemps, il avait laissés derrière lui mais il était fatigué et il avait soif. Son fusil, son seul ami maintenant, lui pesait. Avec inquiétude, il voyait la nuit gagner le paysage et il avait à présent du mal à éviter les pièges du terrain. Il décida de se rapprocher de la route. Quelques maisons distinguaient vaguement leurs silhouettes devant lui et il envisagea d'y trouver refuge. Hélas, elles étaient occupées, des lumières tremblotantes, des bougies peut-être, en témoignaient. Il dut laisser le hameau derrière lui. Trop dangereux. Malgré la douceur relative de la nuit sans lune, il avait froid. Il pensa à sa parka oubliée dans la Volvo mais comment aurait-il pu prévoir... Depuis une dizaine de minutes, un petit crachin rendait sa progression très pénible. Il se heurta à la clôture avant de la voir et faillit tomber lourdement. Dans l'obscurité, il distingua la masse sombre d'une habitation. Il resta un long moment à observer et à écouter. L'endroit semblait désert. Son état d'épuisement était à présent si intense qu'il lui fallait absolument faire halte. Il se risqua dans la maison dont la porte baillait. Pour la première fois, il s'autorisa à utiliser la petite lampe de poche dont il ne se séparait jamais et il balaya la pièce, une sorte de grande salle à manger. Désordre indescriptible. Tout était sans dessus dessous. Cela lui aurait été bien égal s'il n'avait également aperçu dans un des coins, tout contre la cheminée, deux cadavres d'hommes totalement décomposés. Il détourna puis éteignit le faisceau lumineux. D'un coup, l'odeur de moisi, omniprésente, lui assaillit les narines. Il ressortit rapidement et se dirigea vers la grange attenante qu'il avait entraperçue en arrivant. Elle semblait plus hospitalière et il y trouva même quelques bottes de foin. Il s'y laissa tomber. Il pensa à explorer la maison à la recherche d'une couverture, peut-être d'un peu de nourriture, mais sa fatigue était trop forte. Il plongea dans un demi-sommeil agité, peuplé de fantômes et de bruits. Il crut même entendre des voix se renvoyant des ordres. Réveillé en sursaut, il écouta attentivement mais ce n'était que son imagination malade. Seul le crépitement monotone de la pluie se faisait entendre. L'orage s'était aggravé et il se félicita de son abri improvisé. Il réinstalla le foin sur lui et se laissa glisser vers ses rêves tristes.

     

      

    Jeudi 1er mai

       

       Pendant près d'une heure Larcher observa avec attention la petite maison isolée. Depuis le départ d'un homme, un bon moment auparavant, plus rien n'avait bougé. La maison était pourtant occupée puisque, du seuil, une femme avait regardé l'homme s'engouffrer dans la voiture qui stationnait dans le petit jardin. Il aurait dû s'emparer de l'auto, il le regrettait amèrement à présent, mais il avait trop hésité, se demandant si, malgré les conseils de Limoges dispensés longuement quelques jours plus tôt - mais cela paraissait tellement loin - il saurait démarrer le moteur sans les clés. De plus, il n'était pas tout à fait sûr que le véhicule ait été en état de marche et il avait eu peur de se faire repérer pour rien. L'homme lui avait démontré combien il avait eu tort. Quoi qu’il en soit, bien trop tard.

       Après une nuit peuplée de cauchemars multiples et aussitôt oubliés, il avait quitté la grange presque aussi fatigué que la veille, sans même vouloir explorer la maison voisine. Il était persuadé de trouver ce qu'il voulait plus loin. Erreur : les rares maisons habitées donnaient l'impression d'être bien surveillées. Quant aux autres, volonté délibérée ou malchance de sa part, elles ne contenaient rien d'utile pour lui. Il avait avant tout besoin de nourriture - presque vingt-quatre heures qu'il n'avait rien mangé et, en dépit de sa peur, son estomac criait famine - et d'un moyen de transport. Il pensait sans arrêt à Coralie que, par sa faute, il avait abandonné à son sort. Il espérait que Willy et les autres avaient pu la récupérer mais il en doutait. Un bref instant, il envisagea de tout simplement sonner à la porte de la maison et de quémander un peu de pain. Peut-être même la femme, si elle n'était pas trop hostile ou trop effrayée, aurait-elle pu lui donner un renseignement, lui dire à qui s'adresser. Mais, un peu plus tôt dans la matinée, il s'était désaltéré à un puits, dans un petit village désert, et il avait alors aperçu son reflet dans une vitre : il était à faire peur. Pas rasé, les cheveux collés, les vêtements maculés de boue et de poussière. N'importe qui de sensé lui tirerait dessus avant de discuter. Non, d'abord, manger un peu, n'importe quoi, puis investir une maison abandonnée pour changer de vêtements et faire un brin de toilette. Mais d'abord manger. Il s'arracha de la haie où il s'était tapi et décida de contourner la maison. Il s'approcha d'une fenêtre de derrière. C'était une cuisine et il put y distinguer la femme qui marchait de long en large. Elle parlait à quelqu'un qu'il ne pouvait pas voir. Il lui fallut se pencher un peu plus, au risque de se faire repérer, pour découvrir une petite fille d'une dizaine d'années qui, assise à une table, tournait les pages d'un grand livre. Pas d'hésitation, il devait entrer : qui savait au bout de combien de temps l'homme allait revenir ? Il se glissa vers la porte vitrée qui n'était pas fermée. Il surgit brutalement dans la cuisine, le fusil en avant. De surprise, la femme qui faisait face à la porte laissa tomber les couverts qu'elle avait à la main. Dans le silence soudain, le bruit de la chute fut énorme. Larcher porta un doigt à ses lèvres puis en avant de lui, dans un geste futile d'apaisement. Il tenait le fusil de l'autre main, le canon dirigé vers le sol, incapable de menacer directement la femme.

               - Chut, pas un bruit. Je ne vous veux aucun mal, arriva-t-il à murmurer.

      La femme devait avoir une trentaine d'années. Blonde et élancée, elle semblait plus jeune qu'il ne l'avait cru en la voyant plus tôt devant sa porte. Elle fit un pas en arrière, sans prononcer la moindre parole, et s'appuya contre un placard. La petite fille, toujours assise, le regardait, pétrifiée. Il pouvait distinctement apercevoir ses pupilles dilatées par la surprise et la peur.

            - N'ayez pas peur, reprit Larcher. Je veux seulement manger quelque chose. Vite. S'il vous plait.

       Comme la femme ne répondait pas et restait immobile à le regarder, il leva son fusil. La petite fille poussa un cri de terreur et se leva d'un bond, renversant bruyamment sa chaise. La femme l'attrapa d'une main et la serra contre elle. Elle avait hurlé son prénom, Aurélie, d'une voix blanche, assourdie par l'angoisse. Larcher était sincèrement désolé d'entraîner, par son apparition brutale et son aspect qu'il savait effrayant, tant de crainte, cette terreur indicible dans un monde où l'on pensait à juste titre que de l'inconnu ne pouvait venir que le pire. Mais il n'avait pas le choix.

                    - Allez, exécution, reprit-il d'un ton plus ferme.

       La femme sortit enfin de sa léthargie et, les gestes raides, l'enfant toujours serrée contre elle, elle se tourna vers le placard d'où elle sortit du pain, des restes de poulet, un véritable festin pour Larcher qui en salivait à l'avance. Assis à la table, il attrapa la nourriture à pleines mains, le fusil sur les genoux, et put assouvir sa faim taraudante. Du coin de l’œil, il surveillait la femme qui s'était ressaisie et s'était assise sur un tabouret lui faisant face, la petite fille debout contre elle, le visage enfoui dans ses cheveux. Étrangement, Larcher trouvait presque amusante cette situation, le pouvoir qu'il exerçait sur les deux pauvres créatures. Sans qu'il le lui demande, la femme se leva sous son regard méfiant et lui tendit une bouteille d'eau. Le geste, par sa simplicité, le détendit et il chercha, par de courtes monosyllabes, à se justifier, à expliquer ses propres ennuis, ses recherches, ses peurs. Il se rendit compte que c'était la première fois depuis bien longtemps qu'il pouvait se confier ainsi à un être vivant et, d'une certaine manière, cette espèce de confession lui faisait du bien. La petite fille le regardait par instants à la dérobée, comme on le fait de quelqu'un d'intimidant mais de plus vraiment effrayant. La femme, elle, hochait la tête comme pour lui signifier qu'elle le comprenait, qu'elle ne lui en voulait pas.

       La voix d'un homme qui appelait du devant de la maison les figea tous les trois. Larcher repoussa sa chaise et reprit son fusil en main.

             - C'est Loïc, mon ami, chuchota la femme. Je vous en supplie, ne lui faites pas de mal...

       D'un geste impatient de la tête, Larcher la fit taire. Il n'avait pas entendu de bruit de moteur mais sa concentration sur les deux femmes expliquait peut-être cela. Des pas puis, de nouveau, le même nom :

                   - Émilie ? Où tu es ?

       La femme fit un mouvement mais, une nouvelle fois, Larcher l'arrêta du regard. L'homme surgit à la porte du couloir. Grand, blond, dans la force de l'âge, il était habillé d'une sorte de grand caban gris qui lui conférait une vague allure de marin. Il s'immobilisa sur le seuil de la cuisine. Larcher s'était levé et, d'une voix sèche, il lui cria :

                   - Par ici, mon vieux, et pas de blague.

                 - Ne lui faites rien, hurla la femme, toute sa terreur du début revenue. La petite fille s'était mise à pleurer en regardant l'homme immobile.

                - La voiture. Prenez les clés de la voiture. On en a une dans le garage juste à côté. Je vous en supplie mais laissez nous tranquille... hurla la femme en sanglotant.

       Extraordinairement vigilant, Larcher se laissa conduire jusqu'au garage sans perdre un instant de vue ses trois otages. Un vélo, appuyé contre l'entrée de la maison, expliquait l'arrivée silencieuse de l'homme. Trois minutes plus tard, Larcher était au volant d'une grosse Mercedes noire dont le moteur démarra à la première sollicitation. Il lança brutalement la voiture sur la route. Dans son rétroviseur, il pouvait voir ses trois hôtes involontaires qui n'esquissèrent pas le moindre geste. Il ne se détendit que quelques centaines de mètres plus loin. Il était assez satisfait de la tournure des événements. Il ne regrettait pas la peur qu'il venait de causer. Tant pis pour eux. Ils n'avaient qu'à être plus méfiants. Qui sait d'ailleurs si son apparition inattendue n'allait pas leur sauver la vie, plus tard. Et puis, il n'y avait eu finalement aucune violence réelle. Larcher n'arrivait pas à croire à sa chance et il se mit à siffloter de soulagement. Maintenant, Coralie. Mais avec Willy et les autres, ça, il l'avait compris. Définitivement compris.

     

      

       Penché vers son fusil qui menaçait de tomber du siège avant, il ne vit que du coin de l’œil, l'énorme masse qui se jetait sur sa voiture. Le choc fut terrible. Dans un énorme craquement de métal et de verre, il eut l'impression que la Mercedes était projetée en l'air. Il eut le réflexe de s'accrocher au volant et à la poignée de la portière ce qui lui évita d'être éjecté. Il se retrouva couché en travers de la banquette avant et mit plusieurs secondes à recouvrer ses esprits. Sa surprise était totale. Quand il se redressa, son véhicule s'était immobilisé de travers, sur le côté droit de la route, et il put voir une fumée bleutée sortir de son capot déchiqueté. A quelques mètres de là, lui faisant face, un petit camion lui exposait sa calandre fracassée. Durant quelques secondes rien ne bougea. Larcher n'arrivait pas à comprendre, ni même à réaliser la présence de ce véhicule inconnu qui paraissait sorti du néant et qui, sans le moindre doute, était venu le heurter volontairement. Il avait dû surgir du chemin dont il apercevait l'entrée boisée sur la gauche. Quelque chose bougea derrière le pare-brise du camion. Un homme cherchait à sortir et secouait désespérément la portière. Sans réfléchir, Larcher sauta sur sa propre portière qui - miracle - s'ouvrit sans effort. Il se laissa tomber sur le bitume, s'abritant derrière l'épave de la Mercedes. C'est seulement alors qu'il entendit les inconnus. Celui qui avait réussi à sortir s'était mis à hurler :

              - Tu vois bien, connard, que c'était pas Loïc ! On va s'le faire ce fumier...

       Malgré l'intense mal de tête qui l'assaillait, Larcher se mit à ramper, le fusil pointé vers les inconnus. Celui qui s'était extrait du camion, un homme corpulent à l'abondante chevelure blanche, se redressa lentement pour chercher à évaluer les dégâts et à l'apercevoir. Larcher ne lui en laissa pas le temps. Par dessous la portière ouverte de la voiture, il épaula et, presque sans viser, il appuya sur la gâchette. A travers la fumée, il vit l'homme se redresser brutalement et porter ses mains à sa poitrine qui rougit instantanément. Un étonnement sans borne, une incrédulité totale marquaient son visage comme s'il ne pouvait pas croire que cela puisse lui arriver à lui. Titubant, il fit trois pas en avant puis s'écroula d'une seule masse, face contre terre. Durant deux à trois secondes, Larcher contempla, hypnotisé, la main droite de l'homme qui avait laissé échapper son revolver et qui griffait désespérément le sol. L'autre inconnu se mit alors à hurler et le pare-brise du camion explosa tout à coup quand il déchargea son arme au hasard, dans un geste de terreur absolue. Sans plus attendre, Larcher se redressa et se rua vers le bas-côté du plus vite qu'il le put. Il sentit un impact à son épaule gauche et la réalisation soudaine qu'il venait d'être touché par un éclat quelconque le fit se jeter à plat ventre. Il attendit un bref moment avant de s'élancer à nouveau vers les pins qui bordaient la route. Une fois à l'abri, à bout de souffle et couvert de sueur, il jeta un dernier coup d’œil sur les carcasses encore fumantes des voitures. Plus rien ne bougeait. Le deuxième homme, épouvanté de la tournure prise par l'interception, devait se terrer tout au fond du petit camion. En d'autres temps, cela aurait fait sourire Larcher mais il était à présent bien trop mal pour seulement y songer. Le corps du grand type aux cheveux blancs, autour duquel une mare de sang commençait à s'étaler, était là pour lui rappeler jusqu'à la nausée qu'il venait encore de tuer un être humain. Sans qu'il n'ait jamais eu la moindre chance d'agir autrement. Ce qui ne le réconfortait nullement. De plus, il se retrouvait une nouvelle fois livré à lui-même, seul, dans un pays à l'évidence des plus hostiles. Son mal de tête était intense, conséquence probable du choc qu'il venait de subir. Il porta la main droite à son bras gauche. Affolé, il se rendit compte qu'elle revenait couverte de sang. Fébrilement, oubliant le danger permanent que faisait peser l'autre homme dans son camion, il releva sa veste et sa chemise. Sa plaie saignait abondamment. Il n'était pas médecin mais il avait l'impression que, heureusement, la blessure était superficielle. Probablement le ricochet d'une balle qui n'était pas restée si l'on en jugeait par l'estafilade, profonde mais nette. Il était très impressionné par le fait de ne sentir aucune douleur. En gémissant de peur, il rejeta son fusil en bandoulière et roula sa manche sur son bras pour comprimer la plaie. Il se releva avec difficulté, à deux doigts de défaillir, et s'enfonça dans le bois en clopinant.

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