• chapitre un

     

    Mardi 25 mars

     

     

         L'homme s'avançait en titubant imperceptiblement comme s'il était très légèrement ivre puis il s'arrêta brutalement, pris d'une soudaine inspiration, et se mit à se parler à lui-même avec force hochements de tête. Un couple arrivait à sa hauteur et sans lever son regard il chercha d'un mouvement brusque à attraper la femme par la taille. Celle-ci fit un bond de côté et accéléra le pas tandis que son compagnon la tirait vers lui en haussant les épaules.

    Assise à la terrasse du petit café, Annie s'était redressée, soudain intéressée, et se pencha vers son amie.

    - Dis-donc, Pat, t'as vu le mec là-bas ? Il en tient une bonne, on dirait !

    L'homme avait relevé les yeux et, s'apercevant de l'intérêt qu'il suscitait, se dirigea vers la terrasse mais sa marche était étrange. Il n'oscillait plus mais semblait danser à présent et il se mit bientôt à faire de grands mouvements des bras, regardant fixement les deux amies, avant de se diriger vers elles.

    - Ben voilà, t'as gagné. Bravo, ma vieille, murmura Pat..

    Les deux jeunes filles détournèrent leurs regards tandis que l'homme se plantait devant leur table. Il était grand et très maigre, avec un début de barbe qui, avec ses vêtements fripés, lui donnait un air négligé. Pourtant, il ne ressemblait pas à un clochard. Il apostropha les deux amies d'une voix tonitruante.

    - Alors, mes minettes, comment qu'ça va ? Vous venez faire un petit tour avec moi ? Deux, c'est presque pas assez pour moi, v'savez ? Ou bien vous m'offrez une bière ? Allez, c'est moi qui invite. Ben quoi, vous répondez pas ? J'vous plais pas, p't être bien ?

    Les jeunes filles avaient baissé les yeux et cherchaient à se faire les plus petites possible. Une dizaine de secondes s'écoula dans le silence relatif des discussions tout à coup assourdies, seulement troublé par la pétarade d'une mobylette de l'autre côté de l'avenue. Aux tables voisines, on observait la scène avec curiosité mais toutes les conversations cessèrent brutalement quand l'homme, d'un ample mouvement du bras droit, balaya les consommations des deux amies. Incrédules, les jeunes filles regardèrent verres et bouteilles exploser sur le trottoir dans un fracas qui leur parut énorme. Annie s'était à moitié levée mais déjà le serveur s'approchait et accrocha l'homme par le bras.

    - Allez, mon vieux, dégage et sans histoire, hein. T'as du bol que je te demande pas de payer la casse !

    - De quoi ? Qu'ek tu veux, toi ?

    Le serveur chercha à écarter l'homme de la table mais celui-ci se tourna vers lui, un étrange sourire aux lèvres. Il sortit un objet de sa poche et, avant que quiconque ait pu réaliser, il porta sa main au cou du serveur qui recula vivement en émettant un borborygme étouffé tandis qu'un flot de sang s'échappait de sa carotide sectionnée et venait gicler sur sa chemise et son gilet. Il s'écroula en renversant une table, sous les hurlements des clients. L'homme, sans cesser de sourire, se retourna vers les deux amies pétrifiées, incapables de prononcer le moindre son.

    - Z'avez vu ? Faut pas jouer au plus malin avec moi !

    Puis, il se retourna, jeta un regard amusé sur le malheureux garçon qui agonisait entouré de quelques clients effarés et s'éloigna rapidement de sa démarche dansante. Avant de perdre connaissance, Pat entendit la voix suraiguë d'une femme qui criait : "Arrêtez-le, c'est un fou". Annie, terrorisée, restait immobile, tétanisée, incapable de s'empêcher de trembler de tous ses membres.

    Quand Police-Secours arriva quelques minutes plus tard, le malheureux serveur était mort et on dut surtout s'occuper d'Annie, de Pat et des clients, tous épouvantablement choqués par cette scène insensée. L'homme fut rattrapé quelques minutes plus tard. Il ne cherchait apparemment pas à se cacher mais les policiers furent obligés de s'y mettre à quatre pour l'immobiliser tant sa fureur était intense.

    Ce soir-là, quand Annie regagna son petit logement de banlieue, après ce qui lui avait paru être des heures de déposition au commissariat et des tentatives assez infructueuses pour tenter d'oublier au cinéma et dans les magasins la violence de l'après midi, elle se sentait dans un état d'esprit étrange. Elle avait par moments la curieuse impression  de se dédoubler, qu'une partie d'elle-même flottait autour d'elle. Contrairement à ce qu'elle avait espéré, cette sensation ne s'estompa pas tandis que la soirée avançait. Elle mit sur le compte du choc terrible qu'elle venait de subir cet état inhabituel. Parmi les témoins du drame, beaucoup eurent cette même sensation.

     

     

     

     

    Comme tous les soirs, le quartier de la Concorde était noir de monde. Des files ininterrompues de voitures s'enchevêtraient. Après le soleil du début d'après-midi, une petite pluie fine s'était mise à tomber sur la ville et ralentissait d'autant le trafic intense. Les rares agents de police présents paraissaient totalement débordés. On n'entendait que les vrombissements impuissants des moteurs, dominés de temps à autre par les hurlements tout aussi inefficaces des klaxons.  Rue Saint Honoré, une grosse limousine noire cherchait à manœuvrer pour s'extirper du magma. Son conducteur avait réussi, en empiétant sur le trottoir, à se rapprocher à quelques dizaines de mètres d'un feu tricolore bien inutile. Au cours de sa manœuvre, il érafla le flanc d'une petite Fiat qui le précédait. Au lieu d'arrêter son véhicule, le conducteur de la limousine écrasa sa pédale d'accélération et projeta la petite voiture contre sa voisine, malgré les cris de la conductrice qui cherchait désespérément à ouvrir sa portière. Apercevant une partie de trottoir relativement dégagée, la limousine accéléra contre toute logique au moment précis où une jeune femme poussant une voiture d'enfant s'engageait. Malgré la vitesse réduite, le choc fut très violent. La jeune femme se trouva projetée contre la vitrine d'une boulangerie qu'elle heurta avec un claquement sec qui couvrit tous les autres bruits tandis que la limousine continuait sa route entraînant sous ses roues la voiture d'enfant qui ne contenait déjà plus qu'un corps sans vie. La limousine termina sa course folle contre un enchevêtrement de poubelles qu'elle éventra. Déjà sa portière s'ouvrait et le conducteur, un homme ventripotent d'une cinquantaine d'années, jaillissait du véhicule fumant et se mettait péniblement à courir droit devant lui, hurlant des imprécations incompréhensibles. Après un moment de flottement, un petit groupe de témoins de l'accident se lança à sa poursuite. L'homme avait une trentaine de mètres d'avance mais un cycliste qui avait vu le drame se dérouler pratiquement sous ses yeux lui expédia son vélo dans les jambes et l'homme s'écroula de tout son long. Il fut immédiatement rejoint par la meute. Quand les policiers arrivèrent quelques minutes plus tard, à pied en raison de l'embouteillage, ils ne trouvèrent qu'un cadavre méconnaissable, piétiné et désarticulé, étalé dans une mare de sang et de boue. Les principaux témoins avaient disparu. Le brigadier de police qui en avait pourtant vu d'autres, perplexe, fit la remarque à ses subordonnés que, dans sa longue carrière, il avait rarement été confronté à une telle sauvagerie.

     

     

     

    Le jeune pompier se pencha par la fenêtre et, de la voix la plus persuasive qu'il trouva, interpella la jeune femme :

    - Madame, allons, madame, soyez raisonnable. Tout ça ne sert à rien. Tout va s'arranger. Donnez-moi la main, madame, s'il vous plait...

    La jeune femme tourna les yeux vers lui. Elle devait avoir une trentaine d'années, brune, mince, assez jolie. Elle fit une grimace bizarre au pompier et son regard revint à la cour, neuf étages plus bas, où de minuscules silhouettes se bousculaient au hasard, impuissantes. Sans regarder son interlocuteur, elle se mit à hurler  :

    - Non, rien à en foutre ! Marre de cette putain de vie !

    Elle était très agitée, oscillant d'avant en arrière, presque en rupture d'équilibre, ses pieds menaçant à tout moment de glisser de l'étroit rebord où elle s'était réfugiée. Le pompier la héla à nouveau. On lui avait appris qu'en pareil cas il fallait parler, discuter avec les désespérés, dire n'importe quoi mais ne surtout jamais laisser s'installer cette fraction de silence qui leur permettait parfois de réunir le courage suffisant pour passer à l'acte.

    - Madame, madame, écoutez-moi. Je suis là pour vous aider. Laissez-moi vous aider. Tendez-moi la main. On va discuter de vos problèmes. Je suis sûr qu'il y a moyen de vous aider. Faites-moi confiance, je vous en prie.

    La jeune femme le regarda. Ses yeux étaient lumineux, brillant d'une lueur presque hallucinée. Elle prononçait à mi-voix des phrases que le pompier n'arrivait pas à saisir. Un mince filet de bave coulait de la commissure de ses lèvres. Elle voulait lui dire quelque chose mais n'arrivait pas à trouver ses mots. Elle se mit tout à coup à hurler, ses paroles bien distinctes dans le silence de la nuit tranquille.

    - Je vous reconnais. Vous êtes le général de l'autre jour ! Laissez-moi tranquille, vous ne m'aurez pas vivante.

    Son regard ne quittait plus son interlocuteur mais elle ne semblait pas vouloir sauter.

    - Madame, voyons, vous faites erreur. Je ne suis pas ce que vous dites. Absolument pas. Je suis là pour vous aider, seulement pour vous aider...

         Au bout de quelques secondes, elle hocha la tête, comme si elle se rendait compte de son erreur. Elle était toujours fébrile, anxieuse, et tremblait de tout son être mais ses mouvements étaient moins incontrôlés, moins saccadés. Le pompier continua à lui parler à voix basse, calme en apparence malgré la peur qui l'étreignait. Peu à peu, la jeune femme parut se détendre. Après plusieurs minutes d'hésitation bien perceptible, elle entreprit de se rapprocher de la fenêtre, glissant ses pieds millimètre par millimètre, attentive à ne pas trébucher, à ne pas déraper sur la pierre rendue glissante par la pluie de l'après-midi. Dans la petite pièce, derrière le pompier, chacun retenait son souffle. L'affaire paraissait en bonne voie mais chacun sentait bien qu'il aurait suffi d'un geste maladroit, d'un bruit inhabituel, pour que le drame éclate. Le sauveteur se pencha encore plus, frôla à plusieurs reprises la main glacée. Enfin la jeune femme saisit la main secourable, assura sa prise puis, dans un grand cri, elle sauta. Le pompier ne dût son salut qu'à son involontaire mouvement de recul et aux prises solides de ceux qui le retenaient. Sans y croire, il vit le corps de la femme tournoyer, comme dans un film au ralenti, avant de s'écraser avec un bruit mat sur le sol de la cour. Tout le monde se précipita à la fenêtre. Dans la semi-pénombre, en contre-bas, on ne distinguait qu'une pauvre tache sombre qui s'agrandissait et autour de laquelle déjà des silhouettes s'affairaient. Le jeune pompier, tremblant et couvert de sueur, se laissa tomber contre le mur de la chambre. Ses collègues cherchèrent à le réconforter mais il les repoussa machinalement et, d'une voix blanche, chevrotante, regardant chacun l'un après l'autre, il chuchota :

    - La salope, elle voulait m'emmener avec elle.

     

     

     

     

    - Allez, mes enfants, si vous voulez vous amuser, mettez-vous en rang pour sortir. Fouad, Arnaud, je vous ordonne de cesser de vous disputer immédiatement ou je vous garde avec moi...

    Madame Pasquier examina son petit groupe, jugea que l'ordre qu'elle venait de donner était approximativement respecté et frappa par deux fois dans ses mains. Les enfants s'égayèrent en hurlant dans la cour de récréation. La maîtresse d'école se dirigea à leur suite, sans se presser, dans la direction du gigantesque platane qui projetait sa masse apaisante en plein milieu de la cour, endroit rêvé d'où elle pouvait surveiller ses petits protégés. Elle soupira en arrivant à la hauteur de sa collègue responsable des touts petits qui l'avait précédée et s'exclama :

    - Michèle, tu sais, j'en ai plein les bottes aujourd'hui ! Ils m'ont complètement vannée, ces petits anges.

    La maîtresse des petites classes, une toute jeune femme blonde qui paraissait encore moins que son âge, soupira à son tour.

    - Moi aussi, Fabienne, moi aussi. Je ne sais pas ce qu'ils ont aujourd'hui mais j'ai bien du mal à les tenir.

    - Et encore , reprit madame Pasquier, toi, et sans vouloir diminuer ton mérite en quoi que ce soit, ils n'ont pas cinq ans. Tandis que les miens, ils ont deux ans de plus en moyenne et je te dis pas la galère. Tu sais qu'il y en a certains qui commencent à me tenir tête... Comme ceux des grandes classes... Je ne sais plus quoi faire... Arnaud, lâche Delphine tout de suite ou tu vas être puni ! Mais il est insupportable celui-là, aujourd'hui !

    Certains enfants se poursuivaient en hurlant, se rattrapaient, se jetaient dans la poussière malgré les interdictions répétées. D'autres, des filles en majorité, tournoyaient autour d'un dessin de marelle grossièrement ébauché sur le sol. D'autres encore se bousculaient autour du petit toboggan de plastique jaune qui trônait dans un des coins de la cour. L'attention de madame Pasquier fut attirée par ce dernier groupe où il semblait qu'un début de dispute se produisait. Elle hésita puis décida de ne pas intervenir, jugeant que sa présence ne ferait qu'envenimer les choses. Souvent, en laissant les enfants se débrouiller entre eux, ces sortes de petits problèmes se résolvaient d'eux-mêmes. Elle se retourna vers sa collègue et s'apprêtait à faire une remarque quand un hurlement atroce lui glaça le sang. Immédiatement, elle sut que quelque chose de grave s'était produit. Les deux femmes se précipitèrent vers le toboggan d'où les enfants s'enfuyaient comme une volée de moineaux. Près de l'échelle minuscule, le corps d'une petite fille était étendu, agité de convulsions. L'enfant ne criait plus mais émettait une espèce de vagissement ininterrompu, certainement bien plus impressionnant, qui lui venait du plus profond d'elle-même. Sans réfléchir, madame Pasquier se saisit du petit corps et faillit le relâcher quand elle réalisa que l’œil gauche de l'enfant n'était plus qu'une plaie rougeâtre d'où sourdait un liquide vaguement sanguinolent. Tournoyant sur elle-même sans savoir quoi faire, au bord de l'évanouissement, incapable de se rendre compte qu'elle aussi, comme sa collègue, hurlait sans pouvoir s'arrêter, elle finit par se ruer vers la petite infirmerie. Le gardien, arrivé presque aussitôt, eut la présence d'esprit d'appeler le SAMU.

    Quelques minutes plus tard, dès que l'ambulance eut quitté l'école toutes sirènes hurlantes, elle rassembla les enfants en présence du directeur pâle comme un mort. Madame Pasquier était encore très secouée mais elle reprenait rapidement le dessus et, du ton le plus détaché dont elle fut capable, elle chercha à savoir ce qui s'était passé. La plupart des enfants, encore sous le choc, sanglotaient et elle les serra contre elle, pleurant à moitié elle aussi.

    - Allez, dites moi. Que... Comment...

    - C'est Sylvain, madame...

    - Il s'est battu avec Audrey...

    - Il voulait lui faire du mal...

    - Oui, parce qu'elle voulait pas donner sa place au toboggan...

    - Sylvain, mais... Comment... Et où est-ce qu'il est Sylvain à présent ?

    On le chercha. L'enfant était sagement assis, seul, à l'autre bout de la cour, près de la porte de sa classe. Repoussant les autres enfants en arrière, elle s'approcha doucement de lui. Le petit garçon jouait avec une règle dont une des extrémités était encore maculée de sang et de poussière. Quand il entendit s'approcher la maîtresse, l'enfant releva ses yeux très bleus, fixa la femme interloquée et lui adressa un sourire angélique.

     

     

     

     

     

    En cette fin d'après-midi du 25 mars, des centaines d'incidents violents se produisirent ainsi à Paris et dans sa banlieue. Très vite, les policiers, les pompiers, les hôpitaux furent débordés. Le CPOA, l'Infirmerie du Dépôt, les services d'urgence, notamment de psychiatrie, des hôpitaux résonnaient des cris de rage et de fureur de centaines d'individus qu'on avait bien du mal à contenir. Les journalistes, toujours à l'affût, n'étaient pas encore présents mais tout le monde savait que cela ne durerait pas. Vers une heure du matin, une "cellule de réflexion" fut réunie à la Préfecture de Police. Devant l'avalanche de rapports provenant des commissariats de quartiers et des hôpitaux, face à la multiplication des appels téléphoniques et des courriels d’alerte, une heure plus tard, le Préfet de Police en personne faisait son apparition. C'était un homme très discipliné qui, immédiatement, au vu de l'ampleur de la crise en perspective et ce d'autant que la situation paraissait se dégrader d'heure en heure, décida de prévenir le Directeur de Cabinet du Ministre. Bientôt, une foule de fonctionnaires représentant toutes sortes d'autorités se pressait à la Préfecture. Le Préfet décida de siéger en comité restreint. Une longue nuit commençait.

     

    suite ici

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 5 Mai 2015 à 18:47

    Ce début est très intéressant même si le passage a chaque cas est plus visuel. Au troisième cas j'étais un peu perdu. 'est très visuel , parfait pour le scénario d'un film. Hâte de lire les autres chapitres.

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